J'aime

jeudi 22 juin 2023

Flaubert et Thomas d'Aquin

 


Typologie des cons, in Thomae Aquinatis Opera Omnia cum hypertextibus in CD-ROM, Milano, Editoria Elettronica Editel, 1992. On a cru, faisant confiance à Saint-Jérôme, que l’Ecclésiastes (1,15) affirmait : « Stultorum infinitus est numerus » ... Réflexion, ô combien exacte, dont les droits d'auteur reviendraient à Salomon, s'il a existé, ce sage picoleur raisonnant, comme la tradition le veut « sotto influenza del vino », ou d'une manière plus sûre, à Cicéron : « Stultorum sunt plena omnia » (Ad familiares, 9,22,4)

asyneti    cataplex    credulus

fatuus    grossus    jebes

idiota    imbecillis   inanis

incrassatus    inexpertus    insensatus

insipiens    nescius    rusticus

stolidus    stultus    stupidus

tardus    turpis    vacuas

vecors

***

Tout savoir est fondé sur une information, mais il y a plus dans la connaissance que l’information ou l’opinion vraie, comme l’avait soutenu Platon. Dans la connaissance il y a aussi la justification et la raison. Le sophisme sur lequel repose le « progrès » est celui selon lequel tout changement technologique induit un changement cognitif et, partant, une amélioration cognitive. Avec la confusion qui part de la thèse de la « richesse » des choix accompagnant la « liberté » quand on « navigue » en ligne : on serait plus libre quand on papillonne de manière rapide que quand on doit se concentrer en lisant linéairement et lentement avec des enseignants en dialogue permanent avec l’étudiant. Un dialogue réel et pas seulement « virtuel » ou dans des discussions sans queue ni tête baladées sur des forums. La production d’un savoir au rabais pour les masses, où tout serait en ligne accessible à tous à l’échelle mondiale, ne pourra jamais, par un coup de baguette magique, recréer les conditions d’une véritable transmission de la connaissance. Un pseudo modèle mondial qui ne différencie pas les publics, qui ne distingue pas les types de savoir et d’enseignement ni les types de support et d’apprentissage n’est qu’une arme de destruction massive de l’éducation : votre esprit n’est plus dans votre cerveau, il est passé sur votre tablette ou dans votre smartphone.

***

Ce ne sera tout de même une chose pas banale que de devoir quitter une maison qui aura été la nôtre durant plus d’une vingtaine d’années. Années de jeunesse de M., que je vis descendre les escaliers du salon en superbe robe de mariée. Maison que nous avions choisie pour nous y regarder vieillir, celle que A. considérait comme une sorte de Paradis secret pour prolonger ses vacances avec nous et faire les délices des jeunes mamie et papi que nous étions à l’époque. La chambre d’A. donnant sur la façade sud et les Trois Couronnes gardera à jamais imprégnés sur ses quatre murs le bonheur et la joie de notre petite belette en train de suivre les yeux fermés « le petit conte » raconté par papi chaque soir ou la comptine de papa (« câlin, câlin, câlin papa… ») pour la consoler des ténèbres que les arbres, dehors, rendaient plus mystérieuses, plus fascinantes. Même la maman de R. eut l’occasion de s’émerveiller des fleurs et des plantes d’un jardin exquis fruit de l’imagination et des mains prodigieuses de sa fille. De s’asseoir sur la terrasse, en fin d’après-midi, pour plier de rire quand A. prétendait observer de loin « les embouteillages de Bilbao » derrière la silhouette du mont Jaïzkibel. Nous l’occuperons encore quelques mois. Mais il faudra bien la vider un jour ! Dans ces moments-là il ne faudra pas trop tergiverser : énormément de souvenirs seront condamnés à la déchetterie. Ce sera un peu harassant mais cela finira bien par arriver. Bientôt après nous passerons devant mais ça ne sera plus chez nous. Nous lui aurons donné une nouvelle existence pour recevoir d’autres gens, d’autres vies, d’autres projets. Et elle attendra d’autres mains pour allumer le feu de sa cheminée, meubler sa terrasse et habiller son jardin … Puissent, ses futurs nouveaux occupants, bien la mériter et en jouir à fond pendant la durée de leur vie dedans !  



***

 

vendredi 16 juin 2023

Le semeur à sa charrue tient les roues du destin

 

Le semeur à sa charrue tient les roues du destin

***

Je regarde de vieilles photos d’il y a un demi-siècle. L’amour rend l’homme semblable à un fou capable de détruire sur son passage tout ce qui pourrait briser son désir. Il n’a pas le temps de reprendre son souffle. C’était presque hier. Je me dis que la vie avance trop vite. Je n’en distingue plus les pauses, les étapes. Ou alors, en fin de parcours, je prends pour de la vitesse extrême ce qui n’est que lenteur et répétition. Chaque soir, je ferme la maison et les volets comme on referme un palais secret et sans visites. J’attends des lendemains peu chantants... Quelques semaines avant les prochaines élections, la bêtise et la méchanceté sont colossales, dures comme l’obsidienne. Ce sont les seules choses sur lesquelles nous pouvons compter. Comment éviter le désespoir ? Ils mentent. Ils savent d’instinct qu’ils ont déjà perdu la bataille de la gestion des affaires publiques et ils deviennent plus méchants, plus ignobles, plus frustes que jamais à l’idée d’abandonner le pouvoir. Le présent, ils l’ont rendu abject et ils veulent gagner le passé. Si lourd pour eux, pourtant. Ils ont une obsession pour la mémoire « démocratique » avant de s’effacer de la scène, comme ceux qui s’aperçoivent, gênés, qu’ils sont nus en pleine rue. Ce n’est pas facile à accepter mais c’est inéluctable. La vie « normale » s’est retirée de partout, c’est patent. Mêmes les bêtes l’ont compris. Elles font face aux artifices butés du camp « animaliste » avec une dignité simple et rude qui force le respect. Je manque de courage pour me précipiter où que ce soit dans le marécage de la politique, pour échapper à ma solitude, trop accomplie pour susciter l’intérêt et le respect. On croit qu’on est à la recherche d’un gouvernant honnête, on va le chercher partout, on revient à chaque fois les mains vides, et l’on se rend compte alors que ce n’était pas de politiciens qu’on avait besoin, mais des idées.
Et, de proche en proche, c’est toute la campagne qui est convertie en spectacle clownesque, dont les idées ont été perdues, effacées, toujours de vieilles idées « de la vieille racaille des années trente, de retour », comme écrivait Murray Bookchin, échangées contre n’importe quoi, ou de très anciennes qui sont revenues alors qu’on les avait oubliées. Entre les mots et les idées, un étrange ballet s’installe, qui bientôt nous rend incapables de les distinguer, en attendant que de cette confusion au rythme fou surgisse, enfin, la solution tant attendue. Les discoureurs sont des amis fourbes parce qu’ils mentent, mais on en a tellement besoin pour se donner l’impression qu’on colmate la brèche de l’existence ! La seule possibilité réelle serait de tout miser sur la chance et l’impondérable. Vouloir de la propreté en politique mérite des coups de balai sur la tête et j’ai l’air d’en réclamer pour avoir écrit tant de lignes à ce sujet. Vous irez donc aux urnes, si vous trouvez un parti au candidat idéal mais ses actes ne manqueront pas de vous le révéler encore plus ignoble qu’il n’était quand il voulait vous séduire par ses belles paroles. La parole politique a été faite pour mentir. Surtout quand il y en a beaucoup et toutes s’avèrent fausses. 
                                                                             ***

Dans le silence de la nuit, j’écris, j’écris depuis longtemps. Renvoyant sur ma table la lumière de la lampe, l’abat-jour laisse dans l’ombre les livres qui montent en étages sur le fond du cabinet de travail. Les ténèbres de cette chambre sont mystérieuses, parce qu’on y sent confusément l’âme de tous les livres endormis. Que des fantômes apparaissent dans une bibliothèque, rien de plus naturel. Où se montreraient les ombres des auteurs, sinon au milieu des signes qui gardent leur souvenir ? Je fais de courts articles à propos de tout et de rien. J’y prends plaisir non que je me soucie en aucune façon des idées que je pourrais y exprimer mais parce que les traces laissées pourront intéresser, dans quelques années, un lecteur occasionnel. Ajoutez à cela que le temps m’est compté et que je me contenterais de laisser quelques signes avant de quitter la scène le plus dignement possible. Le temps, c’est de la poudre d’or, des dents d’éléphant et des plumes d’autruche. Et la vie est courte. Il faut, sans perdre un moment, naviguer vers l’autre rive, afin de gagner des souvenirs heureux et une mémoire digne des miens. Je ne m’étais jamais inquiété de ce qu’on penserait de moi après ma mort. Mes craintes et mes espérances n’allaient point au-delà de cette vie dont j’ai joui depuis ma naissance. Plutôt qu’assoiffé d’or et d’argent ou d’une vaine gloire, j’ai voulu toujours agir par amour de la bonté et pour ce qu’on appelait « la vertu » dans les temps classiques. J’ai appris que les hommes sont mauvais et que, s’ils sont puissants, ils sont pires. Et qu’ils faut les craindre et s’efforcer de les apaiser. Je me peins tel que je suis et n’ayant pas assez d’esprit pour devenir riche ou célèbre, mes efforts et mon enthousiasme se sont orientés vers la recherche d’ivresses intellectuelles et, rêve contre le néant, des liens avec ce que François Mitterrand appelait « les forces de l’Esprit », que je préfère, et je l'écris, avec un « E » majuscule.

  ***



La démoralisation croissante vers les familles et les couples en âge de procréer, avec une facilité graduelle des avortements et des stérilisations ainsi que les encouragements, plus ou moins déguisés de qualité de vie, à euthanasier les vieux et certains malades participent d’un mouvement amplement développé de banalisation du wokisme et de son introduction partout dès le plus jeune âge.

***

Quand un flic se fait tuer, tout le monde de dire : « Il connaissait les risques du métier. » Quand un criminel se fait tuer, personne pour dire : « Il connaissait les risques du métier. » Et des tonnes de larmes.

 

mardi 6 juin 2023

Tic-tac … Et le temps passe !

 

Actualité. Celui qui a eu recours à toutes les violences et à toutes les ruses pour conquérir puis garder le pouvoir ne supporte pas l’idée de voir qu’on puisse agir contre lui par des moyens semblables. Lui, qui ose se prétendre légal, seul légitime et seul autorisé à la manipulation éhontée du troupeau électoral. Face à un tel hypocrite, les belles âmes qui s’interdisent, par candeur ou par élégance, la rage et la force ont déjà perdu. En de telles circonstances, il faudrait avoir au plus haut degré le mépris du confort de la propre vie pour combattre sans faillir celui qui atteste le plus haut degré de mépris de la vie de ses concitoyens.

***


La seule vérité est peut-être la paix des livres (Saint-Exupéry). Je n'ai jamais été aussi heureux que lorsque j'étais dans ma bibliothèque. Cette pièce, que j'ai aménagée dans toutes les maisons que j'ai habitées, dans laquelle se trouvaient mes affaires de prof, mes dossiers et mes livres. J’y travaillais tard dans la nuit, quand M. dormait et R. était partie faire son tour de nuit à l’hôpital de Saint-Sébastien. Travailler, c'était ça : veiller, combattre le sommeil. L’amour des livres, ça remonte à l’enfance. À la maison, il y en avait pratiquement pas sauf une demi-douzaine que mon père lisait à voix haute pour tous, au coin du feu, dans la modeste maisonnée de El Vivero. Vivre parmi des livres, ç'a été le grand fantasme de ma vie. Depuis toujours. À Bordeaux, Gijón, Fontarabie, Irun, puis à Bordeaux encore. Des tas de livres dans des pièces dont j'ai encore les odeurs en tête. Des pièces qui symbolisaient le silence et le bonheur. Des volumes de toute sorte attendant que mes mains viennent les prendre, les ouvrir. Quand M. travaillait dans la pièce à côté on allumait l’ampli et on passait des heures au milieu de cette forêt de pages, de notes et de sons. On pouvait y aller n'importe quand, dans l'après-midi ou en pleine nuit, ou bien le matin. J'ai encore une très belle bibliothèque mais je n'y mets pratiquement plus les pieds la nuit ou si peu. Je lis au lit, ou en bas dans la cuisine, ou au salon. Les livres dorment sagement. Je prends des notes avec une tablette ou avec un ordinateur. Solitude, toujours. Excepté quelques conversations au téléphone avec Christian F., pas de public avec qui discuter de lecture(s). Pas de collègues, pas d’élèves non plus. Il n'y a plus que les mots, je n'ai plus que les mots et les pages à ma disposition, alors que j'avais des cours, des tâches, des tonnes de projets. Je me rends compte que dans la bibliothèque, il y avait, il y a encore, des livres non lus. Philo, Histoire. Linguistique et poésie. Théorie littéraire, énormément. Et la solitude, bien sûr, sans laquelle rien de tout cela n'aurait été possible. Et tout sombrera dans l’oubli mais la mémoire résiste comme elle peut … C'est ça, la vie, cette constante superposition à plusieurs vitesses d'oubli et de mémoire. D'un côté, on est au milieu de murs de livres, seul, enfermé, et d'un autre côté, on a une vie à vivre, des gens qu'on a connus, rencontrés, aimés, détestés. C'est le double substrat fondamental. Pour traverser la vie en s'arrêtant sur ses rêves. L'histoire n'est faite que de ruines et de souvenirs. Il faudra, à A., tout recommencer encore une fois. Tout recommencer à zéro, ou presque. Avec ses projets, ses espérances, sa vie encore à esquisser dans son propre tourbillon de rêves ...



***

dimanche 4 juin 2023

Qu’ils soient comme la limace qui s’en va en bave ! (Psaumes 58,9)

 

Sa Majesté Pierre Sans Chaise I voudrait s’éterniser ! Après le vote en mai, nous continuerons à voter en pleine canicule de juillet, parce que nous resterons une grande démocratie sociale, avancée et que sais-je encore, quoique très en péril de se voir dévorée par le monstre fasciste aux aguets ! Mais nous voterons pour des individus ayant tous à peu près la même nocivité dans leur projet. D’ailleurs pourquoi parler au futur ? J’ai voté pendant presque 50 ans, été plus que proche de la gauche presque un demi siècle, manifesté des tas de fois. Pour rien, absolument rien. Alors certains me sortiront qu’il ne faut jamais désespérer en politique, que c’est le « combat » (sans rire !) qui est important, etc. Je veux bien, sauf que j’en arrive à penser que toute participation autorisée à la vie politique du pays ne fait que renforcer le système en remettant juste une pièce dans le jukebox pour entendre les mêmes airs et voir gesticuler les mêmes danseurs en même temps qu’ils s’en mettent plein les poches et se gavent de privilèges et d’argent public. Je ne vois pas les populations modernes tellement attachées à une forme quelconque de « vraie » (?) démocratie puisqu’elles obéissent partout aux ordres des mêmes journalistes pourris qu’elles prétendent mépriser. Au reste, les positions et grâces accordées par le sinistre individu à la tête du gouvernement depuis 2018 ont plus de poids que l’argumentaire le plus puissant qu’on puisse développer contre son inquiétante personnalité. Délivré d’avoir à choisir, après bilan critique des résultats d’une politique et non des intentions déclarées par ceux qui l’appliquent, le peuple souverain en sera encore plus reconnaissant au bon président censé le défendre contre le fascisme et les ténèbres conservatrices. Surtout en échange d’un bon d’essence, d’un ticket de cinéma à deux euros mardi après-midi ou d’un chimérique appartement, dans une course folle aux promesses fumeuses et des candidatures clownesques. « Un homme, un vote », ça ne veut rien dire de nos jours. Et moins encore dans la bouche de la prétentieuse merde qui nous tient en laisse contre un susucre parce qu'on est de bons toutous. Il nous donne à choisir entre Biden et Trump, et ça se veut de gauche ! Les dirigeants occidentaux tirent la plus grande partie de leur pouvoir de la sacralisation absolue de ce qu’ils appellent « la démocratie ». Ce qui permet, même à ceux qui ne veulent pas tout gober en bloc, de se réfugier derrière des formes de démocratie, aussi imparfaite soit-elle, quand on leur agite au nez l’épouvantail du fascisme. Sans repère les gens perdent pied, il faut leur laisser quelque chose à étudier à l’école et à quoi faire semblant de croire plus tard dans leurs vies. Pour égayer le tableau, l’Espagne vit une catastrophe démographique, identitaire et civilisationnelle irréversible. Tout le reste de nos problèmes en découle. Comme je suis de ceux qui ne discernent aucune parcelle de sacré dans la démocratie progressiste et encore moins parmi les détenteurs actuels du pouvoir, j’ai probablement une mauvaise vue. Et de drôles de difficultés pour voter…

***

ETArekin eta haren oinordekoekin bueltaka. « Un régime révolutionnaire doit se débarrasser d’un certain nombre d’individus qui le menacent et je ne vois pas d’autre moyen que la mort. On peut toujours sortir de prison. Les révolutionnaires de 1793 n’ont probablement pas assez tué. »
Jean-Paul Sartre, entretien avec Michel Antoine Burnier, Actuel, n° 28, février 1973

 L'ETA a cessé de tuer le jour où elle a compris qu'elle gagnait davantage à ne plus le faire, puisque les représentants de l'État de droit acceptaient ses conditions. Les raisons de la reddition des représentants politiques de la Nation espagnole ne sont pas homogènes. Pour certains c’était un préalable à la création d'un front de gauche capable de récupérer le pouvoir et de s’y maintenir, pour d'autres c'était simplement par manque de principes éthiques ou par pure et simple complicité avec l’organisation armée. En définitive, peu importe, l'État a capitulé devant le nationalisme basque et a renoncé à ses obligations de garant des droits et libertés de la Nation et, tout particulièrement, à son obligation de rendre justice aux victimes des agissements du versant directement criminel de ce nationalisme. Après la reddition, faire leurre de la mémoire, réécrire l'histoire. S’immuniser contre la réalité tangible en affirmant que l’ETA omniprésente a été vaincue et que « la guerre » (drôle de guerre où il n’y avait qu’un camp !) a été gagnée. Mais, curieusement, il n’y a jamais eu de paix ! Normalement, la paix, en tant qu’accord qui met fin aux hostilités, représente la fin de la guerre et celui qui gagne la guerre gagne aussi la paix. Or, qui a gagné cette « paix » ? La classe politique de la transition a fait de son mieux pour séparer l'organisation armée de l’élite basque dirigeante alors que, en réalité, la violence résultait d’une large stratégie chorale où les auteurs des meurtres, des enlèvements, du racket, des violences de rue, étaient encouragés ou censurés en fonction des exigences du contexte politique concret de chaque étape. Les activistes et les groupes qui les ont aidés ont arrêté la partie la plus scandaleuse de leur panoplie d’activités, a commencer par l’assassinat pur et simple de l’adversaire, à partir du moment où ils ont eu directement accès au financement public et privé pour l'ensemble du mouvement grâce à leur blanchissement institutionnel et au soutien indéfectible d’une partie considérable de la société civile basque, à commencer par l'Église. On a pollué l’opinion publique – surtout internationale – en refourguant la camelote pourrie qui essaie de faire passer comme générosité envers le « vaincu », qui s’est arrêté de tuer, ce qui n'est rien d'autre que l'accomplissement ponctuel de ses conditions politiques préalables, imposées au soi-disant vainqueur sans ambages et sans détours. On comprend, donc, mieux l'abandon des enquêtes sur les centaines de crimes non résolus pour faciliter ou accélérer leur prescription, la libération de condamnés à des lourdes peines, les rapprochements difficiles des victimes à bourreaux et complices, la permissivité envers les actes d’hommage et d'acclamation aux terroristes devenus des « héros nationaux », qui retournent à l'activité politique sans entraves malgré les condamnations de la Cour suprême et le feu vert d’une Cour constitutionnelle qu'il est difficile de ne pas taxer de prévarication. Le tournant favorable aux criminels de la politique se dessine durablement au moment où, selon les mots d'un vice-président du gouvernement national, la mouvance terroriste constitue un bloc qui sera appelé un jour à prendre en charge la direction de l'État (!). Le résultat de la reddition de ce même État est, comme prévu, une violence politique qui n’a pas cessé d'exister dans la région, bien que de moindre intensité, devenant un modèle de violence institutionnalisée pour certaines administrations régionales. La Catalogne, par exemple. L'ETA est restée seul garante de la paix, avec la certitude qu'elle reviendrait au meurtre si l'État ne respecte pas un jour ses conditions. L'aile radicale du nationalisme basque qu’elle tutelle se prépare, avec le soutien prévisible du parti socialiste, qui a déjà fait souvent appel à elle dans son action de gouvernement depuis 2018, à s'emparer du pouvoir dans la Communauté Autonome, déplaçant le nationalisme historique. La classe politique espagnole a été piégée par cette rengaine de victoire sur l’ETA et, à quelques exceptions près, tente de tourner la page et de retirer l'affaire de l'agenda politique immédiate. Qu’en est-il des victimes ? Les victimes ont été abandonnées et réduites au silence car elles incarnent la mémoire vivante, récente, des événements, les données factuelles qui neutralisent les radotages de la « mémoire démocratique » imposée par l’opportunisme politique et par l’indécence. Mais que fait-on de ces données qui dérangent quand elles ne collent pas avec un « narratif du réel » unique qu’on voudrait bien imposer partout ? On ne se donne même pas la peine de les effacer, on les ignore. Tout simplement.

***



mercredi 31 mai 2023

Il faut aimer la pluie ...

R. conserve visible en haut du sternum, à quelques centimètres de la base du cou, une petite pointe de fil de suture synthétique, comme ces brins de laine qui sortent d’un pull et menacent de le détricoter entièrement. Tirer sur ce fil serait facile, mais le courage me manque pour aller un brin trop loin au risque de la déconstruire, ma petite R. bien aimée !

***

Avant de fermer les volets, je me rends à la terrasse solarium, point d’observation idéal pour profiter de la chute de la nuit. Il fait bon et une pluie tiède, fine, tombe doucement. Je reste un long moment devant les broussailles et les arbres en face au feuillage épais. Seul. La nuit progresse insensiblement. J'observe la végétation silencieuse, trempée, avec des reflets vaguement orangeâtres dont je n’arrive pas à expliquer l’origine (pollution lumineuse de Rentería ?) et des transparences fluctuantes du haut de la rue Général Freire. Je me demande quels événements vont survenir dans nos vies et je ne vois pas ce qui pourrait m'arriver d'autre que de rester là à attendre ce qui adviendra. Il m'arrive de penser, sans que cela me fasse trop de peine, que j’ai vieilli - je vais bientôt en avoir soixante-dix ans, je m'en aperçois calmement – et ce n'est pas une pensée triste. Du tout. Les gouttes tombent toujours sur les tuiles qui se laissent caresser, reluisantes et dociles. Une forte humidité flotte au-dessus des arbres et je vois emprisonnée, entre elle et la surface du toit légèrement descendant, cette nostalgie secrète que je garde en moi depuis mon enfance, hors de moi, séduisante et inoffensive. Je ferme tout. Je souhaite bonne nuit à des étagères engorgées de livres mille fois visités. Je les laisse dériver dans la nuit avec la trame qui les porte et les mots que j'ai écrits dessus, flottant au hasard sur des souvenirs fatigués de sortir chaque nuit de ma tête comme des corbeaux anxieux de sortir de l’Arche en éclaireurs.



***

J'ai connu dans le temps une caverne du même genre que celle de Platon, tôt dans ma vie : le groupe de théâtre Samuel Beckett où j'ai passé des heures enchantées, entouré d’amis merveilleux, de textes en vrac, de conférences, de répétitions de pièces, de veillées pour refaire le monde… Tous ces noms juvéniles éloignés, à peine conservés dans ma mémoire dont je faisais des modèles à suivre ou des échantillons grotesques à détester. La vraie vie. L'érotisme des rencontres avant celle des corps. On prenait des poses sublimes. Nos corps baignaient dans une effervescence urgente et nos esprits étaient en bataille, le cocktail parfait. Le mot qui me vient, quand j'y pense, c'est rafale. Ces heures étaient placées sous le signe de l’orage fantastique. La poésie collait dessus : il fallait lire, rêver, expérimenter, composer, créer des rencontres et des liens entre les choses, les formes, les textes et les gens. Le rêve déposait sur nos têtes son temps idéal et singulier, qui deviendrait plus tard accomplissement ou chimère, peu importe. L’avenir se situait à des milliers de kilomètres de chez nous. Et pourtant …

***

Je dois aller me faire faire une prise de sang, dans quelques jours. Je me fous du résultat des analyses tant que ma petite infirmière personnelle sera à mes côtés. Je regrette d'ailleurs qu’elle ne soit plus à l’hôpital pour qu’elle remplisse six ou sept flacons de mon sang d’avant, de mon jeune sang.

***


En raison du déclin de la population basque et de ses effets économiques vérifiables, le déficit en Espagne des pensions contributives en 2022 a été de plus de 4 000 millions d'euros, doublant le déficit de 2013. Ainsi, il s'avère qu'actuellement le Pays Basque est responsable du 11 % du déficit national, alors que sa population ne représente que 4,5 % de l’Espagne. Cela s'explique par le fait que la population basque est plus âgée (près de 25% des citoyens basques ont 65 ans ou plus) et que leurs pensions de retraite sont les plus élevées du système général de la sécurité sociale espagnole, avec une moyenne actuelle qui dépasse 1 900 euros/mois. En 2022, le coût annuel des retraites au Pays Basque a dépassé les 10 000 millions d'euros. De ce montant, 45% des pensions proviennent du reste de l'Espagne dans son ensemble. Et le pourcentage de ce déficit basque augmente progressivement d'année en année.

***

Le téléspectateur ne comprend toujours pas que la télévision est un égout qui lui pollue le cerveau en déversant partout des excréments idéologiques. Dans son salon, dans ses chambres et, surtout, dans sa volonté. Le téléspectateur ne comprend toujours pas que les journalistes, qui devraient rester neutres en ne diffusant que l’information au sens factuel de ce qu’elle est, selon leur charte et leurs devoirs, ne sont que des propagandistes de la politique du moment ou d’une idéologie sous-jacente. Nous ne pouvons que leur recommander de lire Propaganda (1928) d’Edward Bernays ou son pendant explicatif, paru 60 ans plus tard, Fabrication du consentement, d’un autre Edward, Herman celui-là, avec son collègue linguiste Noam Chomsky.




mardi 16 mai 2023

« Pour la première fois, j’entends quelqu’un venir »


Nuits d’hôpital. Ce qu'ils peuvent m'énerver, avec leur « courage, il faut aller de l’avant » ! Dans un lit d’hôpital, on ne se demande pas s’il faut aller de l’avant. Le lit flotte dans les ténèbres de la nuit et la malade, sans sommeil, subit du violent tangage de son corps immobile et du roulis électronique des engins qui la maintiennent en vie. Mon cerveau fait des phrases courtes et intermittentes qui amènent avec elles autre chose que le sens, elles s'appuient sur des béquilles sans lesquelles elles seraient incompréhensibles parce que trop singulières : il leur faut créer une sorte de matière souple et gluante qui les rend assimilables en même temps qu'elle les éloigne de la catastrophe aux aguets. Comme pour les rêves qu'on tente de raconter au réveil, la réalité accélérée de chaque nuit raide se dérobe sous la pensée, au fur et à mesure que les mots s'ajoutent aux mots. Alors l'accompagnateur de la malade se console en constatant que ce qu’il pense, ce qu’il fabrique dans son cerveau est plus intéressant que la réalité. Il se pense lui-même pour avoir un instantané de lui-même en train de veiller, et son immobilité se confond avec la matière inénarrable du rêve. Alors, il se décrit ce qui se passe et ce qui pourrait se passer et ajoute à ses phrases purement mentales le mouvement de la vie reconstituée ou anticipée et c'est ce mouvement ajouté qui lui donne le sentiment de protéger les deux vies, la sienne et celle de la malade. Mais c'est précisément cette sensation qui pose problème… Au fil des heures, on tourne en rond ! De quelque côté que la volonté du veilleur se porte, celle-ci ne rencontre que des chemins barrés ou impraticables. Ne pas se perdre reste la seule voie envisageable. D'elle ne peuvent sortir que des barres de fer rouge qui s'allongent et se tordent sur le sol comme des serpents. Il faut constamment éviter que le moi se repose où qu’il pense avoir la paix, assuré qu'il est de faire ce qu’il faut et comme il faut. « Elle est là, pourvu que demain elle soit toujours là ! » Et l’accompagnateur passe son chemin, comme un chien qui aurait peur des médecins qui repasseront à l’aube. Et il se livre à un exercice qu’il aime tout particulièrement : écouter tous les sons qui le parviennent, en les découpant en tranches, du plus proche au plus lointain — c'est un contrepoint topographique. Il essaie de les entendre tous simultanément, conscient de chacun de leurs origines et alors la réalité prend un aspect mystérieux. C'est peut-être simplement son inattention ordinaire qui produit cet effet d'étrangeté. Il essaie de garder le regard ouvert, il passe et repasse par les mêmes lieux à travers le volet roulant, jusqu'à ce qu'un autre point attire son attention à l'intérieur du même espace exploré déjà mille fois. C'est un dévoilement en perpétuelle évolution pour faire barrage à la moindre tentation de sommeil. Il vit comme on vit, dans le vide. En pure perte. Sa pauvre vie s'allonge et se tord sur le sol comme des feuilles qu'on piétine sans même s'en rendre compte. Ses sentiments font en s'allongeant des ombres gigantesques qui recouvrent la silhouette de la malade aimée et des proches qui les font disparaître au regard. C'est le temps lui-même qui s'épaissit, qui rend ces sentiments invisibles, légers ou inconsistants, après l'accident, la surprise, la maladie. Car il y a toujours un inattendu qui vient rompre nos vies ordinaires, les faire bifurquer brutalement au moment où l'on s'y attend le moins. Alors l'autre n’apparaît plus comme autre, ce qu'il n'a pourtant jamais cessé d'être, quelqu’un d’inopportun venu saccager nos quiétudes insouciantes avec ses gros sabots crottés de souffrance, d’inquiétude et de malheur mais comme une partie essentielle de nous même qui accourt nous appeler à l’aide au moment même où la sagesse des moins proches en appelle au courage discret, à la sagesse distante, à la patience pour pas cher. Juste au moment choisi par cette personne aimée pour nous signifier qu’elle a besoin de nous, que nous nous sommes rencontrés un jour pour quelque chose, qu’un fil nous a liés dans un espace commun pour que nous nous y ébattions jusqu’à la fin des temps. Quand je ferme les volets de la partie arrière de mon bureau, ma poitrine déchire souvent sans même y prendre garde le fil invisible qu'une araignée a tissé consciencieusement d'un bord à l'autre de la terrasse. Personne n'a expliqué aux araignées qu'il est parfaitement déraisonnable de produire autant d'efforts car les espaces ont été faits pour être traversés. C'est pas pour une éternité que les araignées tissent leurs toiles, et pourtant, elles vont refaire sans cesse cet effort. Elles ne cesseront jamais de les tisser, elles ne cesseront pas de tisser des fils invisibles reliant des bords de la réalité. Cette réalité que nous traversons sans la voir. Autant nous les déchirons facilement, autant elles reviendront sans défaillance jusqu'à l’épuisement. Il faut être fou pour aimer en sachant que notre amour va être immanquablement déchiré par la poitrine inattentive du temps, ce passant anonyme. Mais l'accident était prévu dès l'origine…

***


Anniversaire. Cinquante ans ensemble. Personne dans ces années-là n'aurait imaginé que les bistrots seraient un jour remplacés par les réseaux sociaux, qu'on se marierait entre hommes, qu'on parlerait sérieusement de « narratif de la réalité », que le lien-social était quelque chose qu'il fallait sans cesse réparer, que le sexe serait remplacé par le genre, qu'on aurait peur d'une grippe, que la plus haute ambition des jeunes gens serait d'être influenceurs, qu'il était urgent de « canceler » la culture et que la littérature serait bientôt une chose qui n'intéresserait plus personne. Comment ce monde-là a-t-il pu être englouti sous nos yeux en si peu d’années sans laisser de trace ? 

***


lundi 17 avril 2023

Constats intemporels et véridiques.

Parcourez nos faubourgs et regardez les antennes plantées en forêt très dense sur les balcons et les terrasses des immeubles. L'individu est mort. Ou moribond. Il ne reste que la masse qui, chaque jour, reçoit sa vérité courant sur les ondes. De son réveil à l'heure du sommeil, elle est plongée dans un bain de propagande, sans posséder les connaissances, ni l'esprit critique qui lui permettraient de se défendre. Aussi n'est-il pas surprenant que pendant de très longues années l’immonde Bourbon chef de l'Etat ait été la plus grande vedette de la radio et de la télévision, rompue à toutes les ruses et à toutes les malices d'un art qui demande, en effet, plus d'astuce que de sincérité, plus de roublardise que de raison, plus de trouvailles de mots que de juste mesure. Toute une caste politique à ses pieds. Cadeaux médiatiques. Léchage de cul généralisé. Nul n'aime plus les cadeaux que les politiciens bons à rien, les corrompus et les terroristes assassins impunis au sein de la sphère politique, revendiquant un statut à part et dont le public ne se préoccupe plus une fois les infos avalées et le yaourt digéré.

***

Credo politicard : ne jamais s'excuser, ne jamais rembourser, ne jamais démissionner, et accessoirement, toujours rejeter la responsabilité de ses propres crimes sur les exécutants crétins qu'on aura choisis. C'est une loi de l’État de ne jamais reconnaître ses torts et de ne jamais réparer ses erreurs. Présidents, ministres, législateurs se transmettent ainsi un héritage de forfaits et d'imprudences, souvent criminelles, auxquelles personne n'essaie de remédier, pour ne pas diminuer la croyance des citoyens dans l'infaillibilité des pouvoirs publics.

***

La bonne traduction du ricain qu’on voit dans les films « To serve and protect », c'est « SE servir et SE protéger ».

***

L’abjecte engeance des ministres Frankenstein. C'est une des denrées dont nous sommes le mieux pourvus. Nous en avons je ne sais pas combien au juste, car je n'occupe pas mon esprit de ces balivernes. Je sais seulement que, de temps à autre, on en nomme de nouveaux. A part trois ou quatre qui sont chers au public en raison de leur physique et des polémiques imbéciles (et criminelles, comme la loi d’excarcération systématique des violeurs et des pédophiles) qu’ils suscitent, leurs noms sont ignorés du peuple. Sont-ils gros, maigres, chauves, ventrus, bigles, costauds, malingres ? On l'ignore, comme on ignore à quoi ils servent, à part encaisser des salaires de rêve que rien ne justifie. Des gens bien renseignés qui donnent dans la politique m'assurent qu'un certain nombre n'a rien à foutre toute la sainte journée. Cette oisiveté eût été bienfaisante pour la chose publique, mais par malheur, pour faire comme les autres, ces excellences se donnent un directeur de cabinet, un sous-directeur, des attachés, des conseillers par centaines, presque tous sortis de lieux où l'on enseigne que le temps n'est plus où les fonctionnaires servaient l'Etat, mais tout au rebours, qu'ils doivent se servir de l'Etat pour asservir les citoyens qui, par définition, sont imbéciles et incapables de se conduire seuls. Et puis ils font des décrets pour apprendre aux autres ce qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes et pour leur enjoindre de se plier à des obligations dont ils ne savent ni la raison, ni l'effet.

Tant que le désespoir, la colère et la soif de vengeance ne s'en prendront pas, unis, à la mafia étatique comme à ses laquais, le Pouvoir, assuré de l'impunité, pourra continuer à se moquer de nous… Toutefois, bien que le mal de l'un ne console pas l'autre du sien, je dois dire que tout le monde, à part les ministres et leurs créatures, se plaint amèrement de tout. Les ouvriers, lorsqu’il en reste, se plaignent inutilement de la hausse du prix de la vie et ils assurent que les majorations de salaires ne rétablissent pas leur situation. Les paysans se plaignent vainement d'être les parias de la société, de peiner pour un gain qui, transcrit en salaire et divisé par le nombre d'heures durant lesquelles ils ont travaillé, met la journée de labour, de semailles ou de moissons à un taux aussi misérable qu'humiliant. Les cadres, c'est-à-dire ceux qui encadrent les autres durant le travail, se plaignent stérilement d'être volés par le fisc et par la sécurité sociale, qui trouvent chaque année un nouveau prétexte et imaginent une nouvelle brimade pour les priver de ce qui en toute justice devrait leur être assuré en raison de leurs connaissances, de leurs responsabilités et même de leur simple utilité. Les policiers se plaignent amèrement, parce qu'on les expose aux insultes, aux coups, aux projectiles meurtriers, tout en leur interdisant d'accomplir leur mission. Les commerçants se plaignent douloureusement, parce qu'ils sont assassinés de taxes arbitraires, de contrôles absurdes, de règlements iniques. Les médecins se plaignent... Jusqu'à présent, ces mécontentements ne sont pas conjugués car les traîtres à leur électorat et les corrompus gardent les rênes en main. Les nationalistes de tout poil, en bons tricheurs sionistes indécents, ne veulent pas s'avouer qu'ils ne sont que de fragiles fétus de paille qu’un souffle de révolte suffirait à disperser. Ils ont les prétentions, les aigreurs, les susceptibilités des grands seigneurs pour étonner leur voisinage complexé et croient compenser par des acrimonies et par des vantardises l’inévitable déclin de leur puissance réelle.

***


De beaux yeux qui sourient et un beau regard souriant. Il faut du temps et de l'attention pour explorer leur surface réfléchissante. J'ai assez regardé ses yeux. J'ai regardé ses jambes (ah, ces jambes quand on se connaissait à peine !), j'ai caressé chaque soir ses pieds, j'ai regardé ses mains, j'ai regardé son sourire, j'ai regardé son corps de mille manières, avec attention et amour, et désir, et timidité, et j'ai vu ses yeux regarder, et me regarder. Je les ai assez regardés pour eux-mêmes. Les yeux sont la première chose qu'on voit, du visage et du corps d'un être aimé, ils sont toujours là, toujours présents, toujours actifs, car ils nous regardent et nous les regardons pour explorer un intérieur plus intime sachant qu'il est difficile de regarder quelque chose qui nous regarde et qui nous voit. Les yeux sont en avance sur le corps qui les porte, ils entrent en nous avant que les nôtres se portent à la rencontre de celui qui nous saisit. Qui voit le premier a l'avantage et éblouit l'autre. Nous ne voyons le plus souvent dans les yeux de l'aimé que l'amour que nous cherchons en vain en nous-mêmes. Je les ai vus me regarder et je les ai regardés pour mieux les voir. Je les ai vus me voir, ça oui, et j'ai vu ce qu'ils voyaient, car j'ai su déchirer le voile que les yeux mettent normalement à d’autres yeux, et quand je les ai vus me voir, j'ai compris ce qu’ils venaient chercher en moi. Ses yeux m'ont vu et mes yeux l’ont vue, en eux passe et repasse une lente musique vibrante et obstinée que les heures se chargent de varier. Il faut du temps pour qu’elle se révèle à nous et nous parle : tu donnes, tu reçois, tu reprends, tu évites, tu fuis, tu contournes, et le reste entrecroisé nous est donné comme un fulgurant hiéroglyphe. Je n'oublierai pas cette première fois où, depuis le couloir du bus qui nous ramenait à la maison, elle avait jeté comme un harpon sur moi son regard souriant, en attendant ma réponse à une rapide question « ce siège côté couloir est libre ou occupé ? ». Notre tout premier dialogue, la toute première entaille qui s'est faite en moi, qui s'est frayée un chemin jusqu'au plus profond de ma pensée. Elle y est restée des années. Toujours ouverte. J’espère qu’elle n’aura jamais envie de la colmater, que ses yeux resteront toujours attentifs au regard que je maintiens sur le plus infime recoin de son âme.

***


J’aime le vent. Quand il souffle, et fort, comme ces deux derniers jours, une autre âme semble habiter le monde. Nous ne sentons plus seuls. Des pans entiers de nos rêves reviennent et passent en nous à toute vitesse. Nous nous sentons des voyageurs immobiles à côté des arbres qui s’agitent comme des vagues à marée haute. Le vent c’est l’Esprit soufflant partout décollant le moi du moi, remettant le temps à sa place, nettoyant les mauvais présages. Le ciel est gris, noir, bleu par moments très brefs, nos fleurs, les érables japonais, les magnolias, le kumquat magnifique, les pots fraichement réachevés, tournés et préparés trempent partout sous la pluie, et les mésanges boudent un peu les boules de graisse dont elles raffolaient il y a encore quelques jours. Nous sommes seuls et heureux, sauf que les enfants nous manquent.

***


Je me souviens l’été à Royan il y a quelques années : la petite A. frappait aux portes du monde ! On ne la voyait pas, on ne l’entendait pas mais on la sentait déjà là. Puis elle était là ! Je n'ose même pas essayer de penser ce qu’éprouvaient M. et N. Faire apparaître un être qui n'était pas là l'instant d'avant. Créer un basculement dans le Temps, poser le pied d’une vie commune ailleurs. Ils faisaient apparaître une âme supplémentaire ! Et s’ils allaient en prendre l'habitude ? Elle est là, la petite fée. Une voix nouvelle : « Voici le monde, voici le temps, ouvre les yeux. Tu traverseras le temps comme personne. » On devait désormais se détourner de soi-même, l’apprendre à vivre. Notre petite A. Bien née, bien nommée. La vie aux prises avec le temps, la substance même de la vie. Les nouveaux venus s'annoncent en criant ! Seigneur, c'est moi, je suis ici, avec Vous, de ce côté-ci du monde ! Et immédiatement la parole suit, et les regards, le corps, les autres, les noms, le récit et la poésie du monde.

***

Entrer dans une église, s’effondrer sur un banc, s’y accrocher comme à un radeau. Tête brûlante, corps accablé, mains emboîtées… Simplement épuisé, épuisé de questions, de peurs, d’incompréhensions, de non-sens, de vide… Fatigué de savoir, de faire semblant, semblant d’être sûr, d’être fort, d’être courageux, d’être… C’est quoi ce monde Seigneur, c’est quoi toutes ces bêtises, toutes ces saletés, toutes ces souffrances ? Souvenirs d’enfance, menaces de fragilité sénile… Et se mettre à prier... Mal, bien sûr, mal, évidemment, car prier pour soi, pour les siens, demander, réclamer… Et rien à offrir ! Comme si la Croix était un tour de magie du PMU, une loterie gagnant-gagnant. Il fait frais en ces murs immémoriaux, et soudain des notes s’élèvent, un chant se fait entendre, un appareil répète des cantiques de la messe grégorienne… Au même instant, une porte latérale s’entrouvre et une lueur subite éclaire le visage du Sauveur, souffrant et apaisé, qui va bientôt, encore un fois, ressusciter. Au loin, le bruit de l’actualité : des bombes et des cris des martyrisés et, sur les murs antiques défilent les corps suppliciés, les visages tuméfiés, les victimes cassées de toutes les guerres… Une lutte sublime s’engage entre la beauté de la musique baignant l’église et la douleur de la vie dehors. Et bientôt plus un bruit, une violente pluie de silence colle au sol les chimères et les fantasmes. Seuls les pas d’un enfant résonnent. Il se dirige vers une statue de Marie, un cierge à la main. Maladroitement, il tente de l’allumer, le fait tomber, le ramasse hâtivement, le fixe finalement avec difficulté sur son pic. La flamme chancelante illumine alors son visage barré d’un immense sourire. Un sourire plus grand que les doutes, les échecs et toutes les infamies du monde. Un sourire plus grand que tout. Un sourire d’innocence plein d’espérance.

***

J’ai toujours détesté les manifs en vrac, la politique vociférante, quand j’étais encore dans la vie active, c’est plus simple à présent que je vis retraité dans une ville sans histoires, pour le moment, dans le passé, côté rédempteurs professionnels du monde, on était aussi bien servi. Internet se charge de m’instruire de ce à quoi j’échappe. Ça me révulse, cet étalage d’imbécillité moutonnière, satisfaite de se montrer, qui ne varie guère au fil des ans. Et l’insupportable verbiage médiatique qui l’accompagne, parlant de « tensions » pour ne pas dire violences ou agressions, de « dégradations » pour ne pas dire saccage, vandalisme et pillage. Quand on ne peut mentir franchement, tout faire pour amoindrir, édulcorer, minimiser. Le pays voisin s’enfonce dans une spirale délirante, comme si repousser l’âge de la retraite à 64 ans était un crime contre l’humanité, alors que cet âge est déjà de 64-65 à 67 ans dans tous les autres pays d’Europe. L’argument que « les gens » sont mécontents ne vaut rien, on a déjà constaté plus d’une fois que cela ne crée pas forcément une masse plus importante que celle des silencieux. L’argument des sondages serait plus sérieux, si les sondages étaient exacts, ce qui reste à vérifier, et une majorité serait contre cette loi. À Bordeaux, des sauvages ont mis le feu à la porte magnifique de la mairie. Aussitôt certains médias, avec leur sens habituel de l’objectivité, ont accusé « l’extrême-droite », contre toute vraisemblance. En effet les arrestations n’ont pas confirmé du tout ce profil fantasmé. Certains établissements scolaires du secondaire et du supérieur semblent maintenir leurs traditions de pots-de-chambre idéologiques. Une fois de plus, une clique de clowns bloque les bâtiments et les directions se gardent bien de les virer comme il faudrait, c’est à dire à grands coups de pieds au cul. Naturellement côté personnel, enseignant et autre, tous les tire-au-flanc se réjouissent de l’aubaine. Y compris ceux qui, étant ainsi payés à ne rien foutre, ne protestent pas moins contre les rudesses de l’ultra-néo-libéralisme…