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dimanche 1 février 2026

Survie de la littérature sapientiale sous forme de débris

(…) Elle est courte et triste notre vie ; il n'y a pas de remède quand l'homme touche à sa fin et personne, à notre connaissance, n'est revenu de l'Hadès.

Nous sommes nés à l'improviste et après, ce sera comme si nous n'avions pas existé.

Le souffle dans nos narines n'est qu'une fumée, la pensée, une étincelle qui jaillit au battement de notre cœur.

Qu'elle s'éteigne, le corps se résoudra en cendre et le souffle se dissipera comme l'air fluide.

Notre nom sera oublié avec le temps et personne ne se rappellera nos actions. Notre vie aura passé comme un nuage, sans plus de traces, elle se dissipera telle la brume chassée par les rayons du soleil et abattue par sa chaleur.

Notre temps de vie ressemble au trajet de l'ombre et notre fin ne peut être ajournée, car elle est scellée et nul ne revient sur ses pas.

Eh bien, allons ! Jouissons des biens présents et profitons de la création comme du temps de la jeunesse, avec ardeur.

Du meilleur vin et de parfum enivrons-nous, ne laissons pas échapper les premières fleurs du printemps. Sagesse 2, 1-7 

(version de Jean-Yves Leloup, Le Livre de Salomon. La sagesse de la contemplation, Presses du Châtelet)


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« Aussi étonnant que cela puisse paraître à certains, pour comprendre les séries TV, il faut passer par le Forum économique mondial de Davos, le fonctionnement des fonds d’investissements tels que BlackRock et la biographie de quelques milliardaires influents à Hollywood. C’est ainsi que nous allons comprendre comment le wokisme, le multiculturalisme et l’idéologie LGBT ont conquis les principales séries TV de HBO et Netflix. »

Allez voir là :https://www.youtube.com/watch?v=XwOga6p0F14&t=25s

et là : https://www.youtube.com/watch?v=EF3KFF72g38

les vidéos de l'association Egalité et réconciliation recensée ici par StreetPress :

https://cartofaf.streetpress.com/liste/egalite-reconciliation/

Pour un meilleur réglage de la netteté des positions "extrêmes" jeter un oeil au document de la Revue Positions ici : https://positions-revue.fr/dissoudre-lextreme-droite-un-piege-pour-la-gauche/

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« Le peuple (…) par sa faute a (…) 

perdu la confiance du gouvernement

Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts

Qu’il peut la regagner. Ne serait-il pas

Plus simple alors pour le gouvernement

De dissoudre le peuple

Et d’en élire un autre ? »


Bertolt Brecht, Anthologie bilingue de la poésie allemande, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, Paris, 1993.

 

Ces vers auraient pu résumer à la perfection la situation en Espagne, sauf que son gouvernement de bras cassés se voit dans l’impossibilité de dissoudre ou d’élire n’importe quelle chose, il préfère, alors, s’asseoir sur le cadavre du pays et s’en nourrir. Comme tout parasite, il ne peut pas vivre sans un hôte.

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« Il règne sur tout ce pays, au tréfonds de toute cette viande muselée, un sentiment de gentillesse sacrificielle, de soumission, aux pires boucheries, de fatalisme aux abattoirs, extraordinairement dégueulasse. Qui mijote, sème, propage, fricote, je vous le demande, magnifie, pontifie, virulise, sacremente cette saloperie suicidaire ? Ne cherchez pas ! Nos farceurs gueulards imposteurs Patriotes, notre racket nationaliste, nos chacals provocateurs, nos larrons maçons, internationalistes, salonneux, communistes, patriotes à tout vendre, tout mentir, tout provoquer, tout fourguer, transitaires en toutes viandes, maquereaux pour toutes catastrophes. Patriotes pour cimetières fructueux. Des vrais petits scorpions apocalyptiques qui ne reluisent qu’à nous faire crever, à nous fricoter toujours de nouveaux Déluges. »

Louis-Ferdinand Céline, L'école des cadavres

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« L'homme que possède une conviction devient assez vite un raseur s'il la développait sans trêve ni merci, et cette conviction elle-même en souf­frirait. Apollon ne bande pas toujours son arc. »  Léon Daudet, Vers le roi


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 « On ne peut absolument plus faire d’humour avec les gens de droite : ce sont des gens complètement cohérents, ils vivent comme ils pensent, il n’y a pas de rupture. Alors que les gens de gauche vivent d’une façon et pensent d’une autre, donc ça fait des effets comiques. »


Claire Bretécher,entretien, Radio-Télévision Suisse, 9 février 1977

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C’est parce que nous sommes léthargiques, qu’ils sont puissants. Devant toute chose grave, et particulièrement d’ordre politique, il faut s’emplir immédiatement du sentiment de jouer la comédie, de fidélité au camp du bien régnant sur l’ensemble de l’échiquier. Plus on enfonce ses pieds dans le courant, moins l’eau en est pure. La conversation n´existe plus, le dialogue – poncif entre les poncifs – s’évapore, on se débat impuissant à mettre en parallèle ses raisons avec la Raison : tâche inutile ! Ce n’est plus une discussion qui nous attache mais un moment de torture qui finit par former comme les rayons d’une araignée venimeuse. On cherchait la lumière d’une étoile, on s’égare entre les pointes d’un astérisque. La logorrhée stupide d’une Ione Belarra dont les médias débordent, dès qu’elle ouvre la bouche quand on lui tend un micro, se montre telle qu’en elle-même devant vos yeux, perçant vos oreilles, déshabillée de tout sens commun, de toute cohérence. Quelle ignoble ribambelle d’imbéciles n’aura pas réveillé le sanchisme des tréfonds élémentaires du simplisme ! Il n’est pas mauvais d’écouter de temps en temps parler des imbéciles. Ils peuvent, par réaction, fournir des excitations à l’esprit. Sa triste commère, I. Montero, plus conne encore. Pourquoi l’une et l’autre se repaissent-elles de ce qu’il y a de plus déprimant, de plus décourageant, de plus offensant ? Ces deux bêtes-là vont aux déchets, à l’ordure, comme d’autres vont à la chasse. Si on leur ferme la porte, on sent qu’elles sont là, derrière, qui reniflent, qui attendent. La moindre inattention au zapping, et elles sont entrées. L’unique moyen de les chasser : le travail.


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R. me fait observer sur le chemin de retour de notre café de fin d’après-midi, l’air content, que chaque jour, c’est un peu plus loin que tombe la nuit. Absence total d’appels pour d’éventuels rassemblements de soutien aux victimes – quarante-six, tout de même ! – récentes, provoquées par l’état d’abandon du réseau ferroviaire où je serais allé si je n’étais toujours médusé par l’ampleur des « dégâts », mélange de choc et d'étonnement profond face à un drame qui aurait pu être évité pour peu que l’état de négligence extrême du ministère des transports, qui consiste à non entretenir ses réseaux routiers et ferroviaires, puisse être ébranlée par une tragédie de ces dimensions.

Les fonds sont déviés, la corruption galopante envahit tout, dégrade tout, pourrit tout. Là, aucune manifestation n’a été organisée par ceux qui ont l’habitude de défiler. On devine pourquoi. Peu importe que la tinette déborde que la situation passe de critique à désespérée, qu'une limite ait été dépassée ou que la situation devienne insupportable. La question se pose de la capacité de résistance intérieure de la population et de l’électorat « fidèle » : si la loi n’est pas respectée en général, l’endurance se manifeste dans les petites ou grandes luttes de la vie quotidienne, et la cruauté peut devenir facilement intolérable. Cependant, la cruauté n’est pas un concept juridique aussi populaire que « la haine », surtout si elle n’est pas « animale ». Les accusations de délit de haine visent des propos ou des actes incitant à la violence ou la discrimination raciale, religieuse, sexiste ou homophobe. Les infractions incluant injure et diffamation publique, sont punies de prison ou d'amende selon le cas. En tout cas, la coalition qui soutient le gouvernement n’a jamais réagi aux critiques. Et sur le réseau social X, le ministre des transports, ancien maire de Valladolid, a eu un comportement entre grotesque et ignoble, plus que discutable pour un personnage public. Tout paraît se réduire à une équation simple : le ministre et son « Puto Amo », The Fucking Boss – appellation propre du milieu consacrée la tête haute, en personne, par le propre ministre – sont libres d’ignorer les victimes d’Adamuz et les familles sont libres d’attaquer le gouvernement et en particulier ce ministre. Cela n’enlève pas que les vrais responsables de ce drame ferroviaire sont les deux ministres qui se sont succédé aux commandes, MM.  J. L. Abalos, ancien secrétaire d’organisation actuellement en prison, et O. Puente. Deux personnages tout à fait ignares en matière de transports devenus des agents de basses manœuvres incapables de la moindre maintenance pour la sécurité des personnes et du matériel. Plutôt que de se moquer de l’opposition et de l’injurier copieusement à tort ou à raison, pourquoi ne pas viser plutôt les graves manquements du gouvernement dans cette crise ?

Julio Rodríguez, 16 ans, l'ange d'Adamuz

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Agents du capitalisme de connivence. Un peu de pitié pour les inévitables jobards qui croient dur comme fer au refroidissement de la terre, à la foncière méchanceté de la Russie, des ayatollahs, des Palestiniens agissant sous le contrôle total du Hamas, aux vertus de l’agenda 2030, au wokisme progressiste et tout ça, aux mérites d’un président magouilleur « docteur ès mensonge », capable de mentir sans sourciller de manière experte, habile et systématique, tellement impopulaire, qu'il fait vider les villes et les lieux où il va, pour pas se faire huer ou pour pas se faire traiter à grands cris de fils de pute ... C’est impossible d’imaginer à quel point un nombre croissant de gens détestent ce personnage. Il traîne partout l’étiquette de « socialiste » pour préciser qu’il est membre d’un parti politique qui prétend toujours être socialiste alors qu’en réalité il ne conserve du socialisme que la phonétique de l’acronyme. Son « socialisme » n’est que pure façade opportuniste pour cacher la pire corruption des pires ineptes.

Si l’œuvre théorique de Marx a permis de comprendre ce que c’est que le capitalisme, en dévoilant sa puissance corrosive capable de démanteler des structures sociales dépassées mais susceptible de se laisser devancer par l'action structurée capable d’opérer des transformations grâce à l'analyse de chaque situation concrète, pour les débris de la socialdémocratie européenne, plus question de théorie inspiratrice de quelque pratique que ce soit, ces rognures actuelles de « socialisme » proviennent d’autre chose, d’autres lieux, elles ne sont qu’un artefact, création du parlementarisme truculent à l’œuvre dans les soi-disant démocraties occidentales sous tutelle américaine. Ce sont des monstruosités politiques qui tirent profit d’un système en échange de compromissions flagrantes. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la composante sociale des prétendus parlementaires socialistes pour se rendre compte de la supercherie : la plupart sinon toute cette faune se situe à des années lumières de la classe ouvrière qui est la raison d’être du socialisme de souche marxienne. Et l’avatar sanchiste ne diffère en rien de tout le reste, à échelle européenne, sinon il ne règnerait jamais en petit dictateur en Espagne.

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Le Hamas a annoncé qu'il dissoudra son administration actuelle à Gaza. Lors de la première Intifada on avait assisté à la condamnation quasi unanime qui avait suivi la diffusion d'images de soldats israéliens brisant les bras de Palestiniens avec des pierres et de l'embarras au moins apparent des partisans de l'État sioniste. Quelques décennies plus tard, l'agonie de tout un peuple, filmée sans discontinuer sous les angles possibles, n’intéresse plus grand monde. Ce sont pourtant les mêmes protagonistes. Quatre-vingt mille morts après. Et on est loin de pouvoir affirmer que la situation est différente en Cisjordanie, occupée depuis 1967... Depuis le 7octobre2023, le nombre total de Palestiniens raflés par les forces doccupation a dépassé 7340, incluant ceux arrêtés à domicile, aux postes de contrôle et retenus en otages, et 360 Palestiniens ont été tués. Les rafles se caractérisent par des invasions massives, des perquisitions domiciliaires, des interrogatoires, et la détention dans des bases militaire. En plus des arrestations, les forces d’occupation continuent de commettre des actes de torture, de menaces, de sabotage et de destruction de maisons, aggravant la situation humanitaire. Le 24 juin 2024, à l’aube, des soldats israéliens ont mené des perquisitions massives, saccagé des maisons, interrogé des jeunes Palestiniens, puis en ont raflé 29 à Silwad et 30 à KafrNima, à lest de Ramallah, au centre de la Cisjordanie, et les ont emmenés dans une base militaire voisine ...

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vendredi 30 janvier 2026

La mémoire gastronomique : manger et boire dans les Souvenirs de Léon Daudet (II)


Les descriptions de repas chez Daudet, médecin, ne répondent pas précisément à des types de compagnons de table ascétiques ou anorexiques. Le corps souffrant est absent pour privilégier celui en bonne santé, capable d’euphorie, de faire bonne figure à table, lieu concret de la métaphore relationnelle par excellence. Les menus qu’il relate reflètent des moments, offerts et partagés, dignes des dieux. Les plaisirs de table, répétés comme autant de carpe diem ou de memento vivere, affirment l’aliment et la nourriture comme piliers du festin mondain, aux antipodes du classique memento mori adressé contre les incroyants ou les hommes de peu de foi. Il faudrait rappeler que nous ne sommes pas dans le domaine de la fiction romanesque, le mémorialiste, dans ce textes, présente au lecteur-mangeur non pas des repas illusoires, plus ou moins esthétisés, ne nourrissant que de verbe les convives attablés avec lui, mais des lambeaux de son identité par le moyen jouissif d’une écriture parfaitement lisible et ciselée comme la meilleure recette de cuisine. Quand Balzac affirmait la nécessité pour la littérature de parler des choses terrestres, « de l’estomac de ses héros », il pouvait difficilement imaginer à quel point « l’estomac de ses lecteurs » serait important pour L. Daudet. Loin, très loin, comme on avait déjà souligné dans le post précédent, du regard sociologique amer de Céline ou du caquetage avide de médisances des banquets bourgeois de Léautaud. Repas et boissons dans les différentes œuvres de Souvenirs et Polémiques sont toujours de subtiles métonymies des positions de son glossateur : la laideur se mue en beauté, la routine de la vie quotidienne devient exception, les bassesses de la politique, grâce à l’ironie feutrée ou bruyante du narrateur à table mettant en relief la bêtise banale et grossière des personnages au pouvoir à l’époque, se dévoient en joie parodique des convives dans chaque conversation.

Paris vécu. Rive droite

Balade des crêpes d'antan. Au coin du boulevard de Strasbourg et du boulevard Saint-Denis se trouvait et se trouve peut-être encore le restaurant Maire, excellent, où nous avons souvent soupé gaiement, le colonel, aujourd'hui général, Marchand, Paul Mariéton, chancelier du félibrige et poète, de charmantes et spirituelles comédiennes et moi. La spécialité de la maison était alors la crêpe - dite « Suzette » - à la confiture, à laquelle on incorporait une vieille eau-de-vie, qui faisait bien dans le paysage. Mais où sont les crêpes d'antan ? Il venait là beaucoup de Parisiennes et de Parisiens qui regardaient avec curiosité le héros de Fachoda. L'orchestre jouait La Marseillaise et La Marche lorraine. Puis l'attention se dispersait et nous commencions à nous amuser vraiment. 

Soupes à l'oignon, choucroutes ... Avant la guerre - je ne l'ai pas revue depuis - dans le vaste passage des Petites-Écuries, se tenait la brasserie Hans, où j'ai mangé les meilleures soupes à l'oignon, en compagnie de Lemaitre, de Maurras, de Pujo, de Bainville, de Capus et bu, dans les chopes à couvercle d'étain, la crémeuse et incomparable Hofbrau. Cette soupe, véritable panade d'oignon concentré, était servie brûlante, dans une marmite, ou, mieux une oulle de bonne auberge de chez nous, sous une couche, épaisse et cimentée, de fromage de Gruyère et de parmesan. Elle était gratinée, de couleur jaune d'or et la cuiller, quand on l'y plongeait, après une courte résistance faisait « plouic ». Étaient heureux en même temps le nez, la langue et le palais ; et l'estomac disait, en son langage : « Merci, oh encore, et merci ! » Le style culinaire allemand est lourd ; mais il n'est pas à mépriser, loin de là ; et je me rappelle encore, à Hambourg, un certain cochon de lait, aux lentilles de marais, qui était une chose recommandable. Aussitôt après la soupe à l'oignon, une choucroute savamment garnie est indiquée. Je me méfie extraordinairement de la charcuterie, réceptacle de poisons virtuels, dans les brasseries des grandes villes. Chez Hans on pouvait y aller de confiance. Le jambon, le cervelas, les « francfort », tout était de qualité hors ligne et digestible au plus haut point. La cruelle guerre, qui a aboli tant de choses, n'a pas aboli en moi le souvenir de la brasserie Hans ; et je crois sincèrement que les seules ententes internationales possibles sont des ententes gastronomiques. 

Repas inoubliable chez Santiago Rusiñol : riz à lo catalane. Dramaturge, romancier et peintre catalan de génie, chargé d'autant d'ironie que Cervantès et Quevedo, beau comme Apollon et nullement infatué, ami dévoué, père de famille et bohème dans l'âme, Santiago Rusiñol est un de mes plus chers compagnons de jeunesse. Nous avons ri, pouffé ensemble à nous en rendre malades, nous comprenant sans explications, et voyant les choses et les gens un peu de la même façon, lui à Barcelone et à Madrid, moi à Paris. Pendant ses séjours dans l'Urbs, Santiago avait adopté l'hôtel du Rhin, maison d'ancien et aimable style, sise précisément cité Bergère, que Santiago prononce « Bérière », en tirant sur son éternel cigare. C'est dans la salle à manger patriarcale de l'hôtel du Rhin que ce prince de Catalogne, duc de Valdemossa et comte de Sijers, nous offrit, vers 1902, un repas inoubliable. Il y avait là deux comédiennes de beaucoup de beauté et d'esprit et leurs maris, une cantatrice qui, à mon avis, n'a jamais été surpassée, Mlle Lucienne Bréval - dont je reparlerai à propos de l'Opéra - le peintre et dessinateur Maxime Dethomas, Toulet, écrivain et poète de la plus rarissime distinction, mort prématurément depuis, d'autres encore. Le repas était somptueux. Santiago, qui vit en purotin, avec une belle fortune et des collections d'un prix inestimable, jette l'argent par les fenêtres, quand il s'agit de régaler ses amis. Il avait confectionné un « arroz » ou riz à la catalane, qui était une splendeur gustative et occupait quatre plats dignes du seigneur Gamache. Il y avait cette particularité que les pensionnaires de l'hôtel, rentrant se coucher, passaient par la salle où nous faisions bombance, tenant leurs bougeoirs à la main (l'hôtel, à cette époque lointaine, n'avait pas encore l'électricité). Santiago se levait cérémonieusement et leur souhaitait le bonsoir en espagnol. C'était une scène à la Calderón.

Des plats simples. Alfred Capus, alors dans toute sa gloire, gourmand, et qui demandait, dans cette illustre maison [le café Anglais : 13, boulevard des Italiens (…) les viandes du café Anglais étaient choisies comme nulle part ailleurs], des plat simples : une perdrix au choux, un poulet aux clavaires, une truite meunière.

Le restaurant Drouant. Le restaurant Drouant est un des très bons restaurants de Paris. Les huitres y sont, je ne sais pourquoi, meilleures et plus fraiches que partout difficiles que Raoul Ponchon, que Pol Neveux, que Jean Ajalbert, et qu'un autre que vous devinez. L'huile est bonne, le beurre parfait, les truffes sont des truffes. Le service est attentif et discret. Aussi, pendant la dernière année de la guerre, avions-nous adopté Drouant pour un déjeuner des directeurs de journaux, qui ne manquait pas de pittoresque. L'armistice du 11 novembre nous dispersa ; et nous recommençâmes à nous manger le nez, mais sans intervention de sauces, ni de légumes, ni de maîtres d'hôtel.

Une fois l'an, au mois de janvier, au déjeuner qui suit l'attribution du prix, on invite Poincaré, qui plaida pour notre Académie et obtint, des tribunaux, la réalisation du vœu des Goncourt. Depuis mes démêlés avez ce bizarre personnage, qui m'a contraint finalement à l'exil, pour crime de paternité, après m'avoir dû en 1922 la présidence du Conseil et avoir été soutenu, par moi seul, à la Chambre, au moment de l'occupation de la Ruhr (séances du 17 décembre 1922 et du 9 janvier 1923), je ne vais plus à ce repas. Je me contente d'être en pensée avec mes copains et de faire venir à domicile quelques douzaines d'huîtres « drouandes » et des bouteilles de « blanc de blanc » prince des champagnes bruts.Contrairement à ce qu'ont dit les journaux, les repas de l'Académie Goncourt sont en général gais, cordiaux et gentils. 

Le pain de Hédé. Quarante-huit heures après les élections du 16 novembre 1919, député tout frais, tout flambard, du 3 secteur de Paris, je traversais, au bas crépuscule, la rue Halévy, en face précisément de L'Echo de Paris, de mon cher vieux giflé Henry Simond. Mais nous étions, à ce moment-là, en bonne entente. Je ne distinguai pas une corde, qui reliait un camion à un tracteur automobile. Je mis le pied sur cette corde, au moment où le tracteur démarrait. Projeté en l'air, je tombai devant le camion. J'avais déjà sa roue avant sur les reins. Par bonheur, les passants avaient vu, crié, et le chauffeur du tracteur s'arrêta. Entre temps la foule m'avait reconnu et le bruit se répandit aussitôt que j'avais été victime d'un attentat. On me transporta dans une pharmacie homéopathique du boulevard Haussmann, où l'on ne pouvait rien pour moi, bien entendu. Mes porteurs, s'imaginant que cette pharmacie me repoussait en tant que Daudet commencèrent à crier « A l'assassin! » et à vouloir casser les vitres. Je dus me redresser, expliquer les choses et fus alors mené à côté. chez le célèbre Vicario, où l'on me pansa, me réconforta, me dorlota à souhait. C'est ainsi qu'Henry Simond faillit être débarrassé d'un détracteur et que je faillis perdre le goût excellent du pain de Hédé, de Provence et de Savoie. Je dois un petit souvenir à la brasserie Constant, située derrière l'Opéra, remplacée aujourd'hui par une banque - aux heures de faillite, il pleut des banques, c'est bien connu où l'on buvait une bière de Pilsen exquise, dans des verres en forme de tulipe. Réciter là un poème de Lenau sur les tziganes, en mangeant des saucisses au raifort, était tout indiqué, et je n'y manquais pas. J'ai su par cœur, comme cela, un ou deux milliers de vers de Baudelaire, d'Hugo, d'Henri Heine, d'Aubanel, de Mistral, de Shakespeare, de Lenau, qui m'ont accompagné toute ma vie, ainsi que des airs de Beethoven, de Wagner, de Schumann et de Chopin. Quand je me sentais mélancolique, ou embêté, j'ouvrais la boîte à poésie et à musique et, crac, le nuage disparaissait. Mais depuis l'assassinat de mon petit Philippe, cette mnémotechnie a disparu, cédant la place à un sentiment unique, absorbant et que vous devinez.

La pâtisserie Bourbonneux. La maison de comestibles Cornaille. On lui indiqua la rue du Havre. Je lui dis: « Ils doivent chercher å sortir de Paris. Il faut téléphoner tout de suite aux postes du Bois, à Dauphine et à Maillot. » Il me remercia et courut à un avertisseur. Cependant on ramassait le malheureux, couvert de sang, pour le porter à la pharmacie du Havre, située en face du lieu du crime. Il n'y avait plus rien à faire. La mort avait été foudroyante. C'étaient les exploits des bandits en automobile qui continuaient. L'agent tué s'appelait Garnier, et celui qui l'avait tué s'appelait aussi Garnier. Coïncidence.

Comme s'écriait mon bien cher ami, hélas disparu, le docteur Henry Vivier, écartons ces tristes images et notons, dans la rue du Havre, deux célébrités parisiennes, deux vieilles renommées de boustifaille: la pâtisserie Bourbonneux, dont les pâtés feuilletés, au canard et foie gras, sont exquis, et la maison de comestibles Cornaille, où je vous recommande tout et le reste (comme on dit au régiment), mais surtout les conserves de poisson et, en particulier, les lamproies à la bordelaise. Il y a, aussi tout près de là, rue Saint-Lazare la maison de fromages Moreau, où l'on trouve, en saison, du véritable brie. Ce prince des. fromages est devenu aussi rare que l'or, car dans tous nos fromages réputés se glisse aujourd'hui un triangle plâtreux et amer, visible à la coupe, qui navre le gourmet.

Le chianti. Au sommet de la rue Lepic se trouve la place du possible et plantée d'arbres rabougris, suivie de la petite place du Tertre, où se trouve le cabaret du Coucou. Pendant une dizaine d'années, ce cabaret fut tenu par des Italiens, qui faisaient une cuisine savoureuse de poissons, de pâtes, de selles de mouton et d'agneau. Nous allions dîner là avec Lemaitre, Capus, Maurras, Bainville et Mme Bainville, Pujo, Fayard et Mme Fayard, de façon délicieuse et dans une solitude, en semaine, absolue. Le chianti était de choix et ce vin à goût de violette, qui rappelle Florence et Venise, est, quand il fait chaud, un enchantement de fraîcheur parfumée. Vous n'avez qu'à le faire basculer dans son petit panier d'osier, peuchère, et ça y est: il coule de source, pimpant et vif comme un poème de Tristan Derème. Cet endroit inspirait Capus. Il y tenait des propos d'une profondeur et d'une vivacité incomparables, qui éveillaient le rire et la réflexion. On en a recueilli, ce n'était plus ça. Il y fallait le décor de cordialité, de bonne chère, d'amitié. Capus fut à la fois le Rivarol et le Chamfort de notre temps et il était de ceux qui maintiennent le taux, élevé sous la blague, de l'esprit essentiellement parisien. Ce n'était même plus le Capus surveillé de chez Mme de Loynes. C'était le Capus en liberté, le monocle dans le sourcil froncé de rire et qui disait au cuisinier: « Mon vieux, il me semble qu'il y a moins d'écrevisses dans la sauce de ta sole que la dernière fois. Cours en chercher d'autres, n'importe comment! » Au sommet de Montmartre,


Rive gauche

La pension LaveurCelle-ci, véritable institution historique et qui a vu passer trois générations, était sise rue des Poitevins, en face de l'École de médecine, dans un vieil hôtel délabré. On accédait aux salles à manger et tables d'hôtes par un escalier de pierre aux marches polies et usées ainsi que la margelle d'un puits breton. Tante Rose, affectueuse et vénérable, se tenait à la caisse, assistée de la brune Mathilde et de Baptiste, qui recevaient les commandes en riant, et apportaient les plats en bougonnant. Les mets étaient simples, abondants, d'une bonne formule d'auberge soignée, avec du vrai beurre, de la vraie huile, des œufs frais, des herbes pas assaisonnées, des salades médiocres, du pain craquant et tendre, des viandes de seconde qualité parbleu, mais honorables, et un vin frais et constant, le volnay, dont nous faisions une ample consommation. Dans les grandes circonstances, réussites aux concours, etc., on se fendait d'une bouteille de champagne, rituellement accompagnée d'une assiette de biscuits et de gaufrettes Gondolo. D'où l'expression « se gondoler avec des gondolos ». J'avais (déjà !) inventé un plat, bourratif, mais savoureux dont voici la recette: une couche de haricots blancs, une couche de pommes de terre sautées, et, là-dessus, deux œufs sur le plat. Cela s'appelait un « Kaulback », en souvenir de je ne sais plus quel général bulgare. Mathilde s'écriait, en se croisant les bras: « Je me demande comment vous pouvez avaler tous une pareille pâtée de chien ! » Nos conversations roulaient sur la médecine, les lettres, les arts, et fort peu sur la politique.  

Cette table fameuse, la plus gourmande que j'ai connue. La rue de l'Éperon, où mourut Théodore de Banville, est à deux pas de la rue des Poitevins. Ce virtuose, féerique et lyrique, auquel tous les rythmes étaient familiers, recevait et traitait ses amis coiffé d'une petite calotte, en compagnie de la délicieuse Mme de Banville en cheveux blancs, dont l'esprit de finesse égalait le sien. Deux ou trois fois l'an, mes parents, Coppée, Edmond de Goncourt et le charmant peintre Georges Rochegrosse, beau-fils de Banville, ainsi que le carabin que j'étais, se retrouvaient autour de cette table fameuse, la plus gourmande, avec celle de Mme de Loynes, que j'aie connue. Cela commençait par un sublime pot-au-feu et une timbale dite « Quillet », préparée amoureusement par le pâtissier de ce nom, voisin de l'auteur des Odes funambulesques. Cela continuait par un rôti à point, ou un gibier, selon la saison, de formule classique et parfaite ; car Banville, en véritable gourmet, n'admettait aucune fantaisie et s'en tenait aux recettes provinciales éprouvées. Le salmis, le civet, la matelote, le perdreau sur croûtes, les coulis d'écrevisses, tels étaient les principaux chefs-d'œuvre de ce musée gastronomique. La cave était à l'avenant ; l'eau-de-vie, moelleuse et chaleureuse, fondait en splendeurs intimes, en nuances d'or, à la façon d'un coucher de soleil. Cependant que Toto - comme l'appelait Mme de Banville, mon père et Coppée racontaient de façon allégée, cursive, elliptique, et avec des mots de couleur, mille anecdotes et souvenirs du temps présent et de celui d'hier. Goncourt, sous les lames de ses cheveux blancs, se contentait de rire et d'être heureux. Il a consigné dans son étonnant Journal quelques-unes de ces mémorables soirées.

Recette de glace qui s'explique et qui se tient. Rue de Tournon, encore, se trouve l'hôtel du Sénat où logèrent en même temps, dans deux chambres se faisant vis-à-vis, Alphonse Daudet et Gambetta. Du même côté se trouve un glacier du nom de Fourier, chez qui l'on trouvait et l'on trouve encore, sans doute, un tutti frutti d'une saveur délicieuse, composite, aérienne et poétique, digne de figurer sur la table de la reine Mab et égal aux plus savantes compositions de l'adorable Rebattet. Mais voilà : Rebattet* est de rive dextre et Fourier de rive sénestre. Keep to right, keep to left. Tout est là. Pendant que j'en suis sur ce chapitre, je vous dirai, non sans vanité, que, tel que vous me voyez, j'ai inventé une glace excellente. En voici la recette: chocolat et café, moitié par moitié, sous une carapace d'ananas. C'est une chose, comme disait Flaubert, qui s'explique et qui se tient. 

* Pour les profanes : ce Rebattet-là, n'a évidemment rien a voir avec Lucien, " l'autre ".

Gigot bretonne aux haricots blancs. La rue Lhomond est une rue en pente (ancienne rue des Postes) où se trouve la fameuse maison des Jésuites, tant décriée, et bien injustement, par la presse républicaine, et qui descend vers la rue de l'Arbalète et la rue Mouffetard. Balzac, dans Le Père Goriot, a rendu l'aspect de ce coin de Paris, omis malheureusement par Méryon, du moins à ma connaissance, en ses admirables eaux-fortes, les plus belles peut-être depuis Rembrandt. Au numéro 2, dans une maison délabrée, habitait jadis mon ami Lucien Échalier, neveu de la comédienne Marie Laurent, avec sa vieille maman et ses deux frères, officiers de la marine marchande. Cette famille de Bretons, dénués de fortune (Échalier était boursier à Louis-le-Grand), avait aussi la dignité et l'honneur, si répandus naguère dans notre belle France, et Mme Échalier, malgré son âge, et les infirmités, menait, à elle seule, son petit intérieur. Elle invitait à dîner les amis de ses fils, deux fois par an, et nous offrait un repas exquis, où figurait, en première ligne, le classique gigot bretonne aux haricots blancs. Était conviée aussi, ce jour de bombance, la voisine de palier.

L'alcool à haute dose... Les ennemis de l'alcool ont raison au fond. L'alcool à haute dose et à haute fréquence est, en effet, un poison. Mais à petites doses - Ali Bab, dans sa magistrale Gastronomie pratique, préconise, comme mesure, le dé à coudre, et de temps en temps, il est un soutien et un remède. Il est notamment l'antagoniste de la dégénérescence sucrée de la cellule, par un mécanisme, ou une diversion chimique, que l'on ignore. Dans la génération de mes grands-parents, le petit verre était en France de règle après chaque repas. Pendant toute ma jeunesse j'ai entendu ma grand-mère maternelle dire à mon grand-père Allard, au moment où il débouchait le flacon de poison doré: «  Jules ! » cependant que ma mère disait à mon père «  Alphonse! » et ma tante à mon oncle: «  Léon ! Bah, ça ne peut pas faire de mal », répondaient en chœur Jules, Alphonse et Léon. Et en effet, ce sacré petit poison-remède leur était manifestement plus inoffensif qu'à ceux de ma génération. Mais tout poison n'est-il pas aussi, à certaines doses et en certains cas, un remède ?

La Tour d'Argent. C'est là aussi que je fis la connaissance de Babinski, dont je devais plus tard être l'élève. A quelque temps de là, et à l'occasion de je ne sais plus quel concours. Babinski donna, avec la collaboration de son frère Henri (Ali Bab), un somptueux festin à La Tour d'Argent, quai de la Tournelle, restaurant fort célèbre, que dirigeait le maître cuisinier Frédéric. Les moindres détails du menu et de la soirée m'en sont demeurés présents et j'en reparle avec les deux illustres frères, chaque fois que j'ai le plaisir de les rencontrer. Frédéric apprêtait le canard d'une façon particulière. Il en tirait deux moutures, l'une au sang, l'autre en grillade, également exquises. Je crois cependant que je préférais encore la grillade. Il fallait le voir, Frédéric, avec son lorgnon, ses favoris grisonnants, son sérieux imperturbable, découpant son coincoin dodu, troussé, déjà flambé, le jetant dans la casserole, préparant sa sauce, salant et poivrant comme peignait Claude Monet, avec le recul du jugé et la précision du mathématicien, et ouvrant, d'une main sûre, à l'avance, toutes les perspectives du goût. Il saluait, dans le cher Ali Bab, un connaisseur et un dégustateur, un exécutant de sa taille, et, pour tout dire, un maître. Ce jour-là, nous savourâmes aussi des soufflés de barbue, d'une formule fondante incomparable. Puis, un foie gras de Strasbourg, qui devait certainement être de Gerst ; car j'ai trouvé, bien des années plus tard, au réveillon de 1907, son pendant chez le cher docteur Bucher, rue de la Nuée-Bleue, en cette même ville, encore captive des lourds Allemands. Une discussion s'établit, à La Tour d'Argent, sur la question de savoir si la salade de chicorée, légèrement pulvérisée à l'absinthe, devait, ou non, accompagner ledit foie. Il me semble que c'est là une erreur et que le goût de l'huile ne va pas avec celui du pâté. La cuisine anglaise, avec son délicieux « pie » fondant, me paraît être de cet avis.

La gastronomie m'avait rapproché de plusieurs collègues de gauche. Daladier, considéré comme une hydre par les pauvres types du centre, chers au comte de Fels, m'est apparu aussi comme un esprit agréable et orné. Nous avions en commun l'admiration de Mistral, d'Aubanel et de Roumanille, l'amour d'Avignon et de la Provence en général, ainsi que de la cuisine merveilleuse que réalise le restaurateur installé au sommet du mont Ventoux. La gastronomie m'avait rapproché de plusieurs collègues de gauche, notamment d'Archimbaud, collaborateur au Rappel du cher et regretté Edmond du Mesnil, une des plus belles et loyales natures, celui-ci, que j'aie rencontrées ici-bas. Archimbaud est un lettré et un gourmand. Il m'a donné, sur les truites, des notions tout à fait précieuses, celle-ci notamment: il n'y aurait plus que dans la Drôme que l'on trouverait des truites anciennes, beaucoup plus savoureuses que celles dites de repeuplement, à l'aide d'alevins.

La soupe aux choux et la soupe à l'oignon. [E. L. Ignace] avait Briand en horreur et Poincaré en mépris. Il me racontait, toujours au vestiaire : « Imaginez-vous que, n'osant gracier Pierre Lenoir, fils de son ami Alphonse Lenoir, la belle crapule que vous savez, il (Poincaré) m'envoya deux fois le commandant J., au milieu de la nuit, pour me dire que Pierre Lenoir, moribond, ne pouvait être exécuté. La première fois je fis surseoir. La seconde je me fâchai tout rouge et je dis au commandant : « Si ce n'est pas fait dans deux heures, c'est vous que je fais fusiller. » En revanche, il adorait Clemenceau et il revint tout heureux d'un séjour chez ce grand homme, qui lui avait fait faire une marche de vingt kilomètres, sous la pluie, pour le régaler ensuite d'une soupe aux choux incomparable. Et, en effet, la soupe aux choux est un de ces plats qui se gagnent par un effort. Telle aussi la soupe à l'oignon, qui remet des fatigues de Vénus.

La Closerie des lilas et un chauve au faciès kalmouk. Au coin du boulevard du Montparnasse et de l'avenue de l'Observatoire, il y a un cabaret, naguère flanqué de tonnelles, à l'enseigne de La Closerie des lilas. En revenant de dîner chez mes beaux-parents à Bourg-la-Reine, il nous arrivait, par les soirs d'été, d'y boire un verre de bière, ou de limonade. Le public était composé d'étudiants, de bourgeois du quartier, et aussi de révolutionnaires russes, qui parlaient bas, avec des mines de conspirateurs, à une table située à l'écart. L'un d'entre eux, chauve, avec un faciès kalmouk, nous frappait par l'étincellement de son regard sombre. C'était Lénine. Nous le reconnûmes ensuite, d'après ses portraits. Quelle destinée étonnante que celle de ce proscrit, de ce petit homme minable, pareil à un insecte taraudeur, porté, par la grande houle, sur le trône des tzars et donnant l'ordre de massacrer, à Ekaterinenbourg, toute la famille impériale ! Ces événements de la vie politique aident à comprendre les événements, correspondants, de la vie organique, où une petite cellule irritée, puis furieuse, puis déchaînée, pousse une cancérose, une tuberculose, un lupus (selon la qualification neurochimique) jusqu'aux extrémités de l'organisme. 

 


 Caricature par Raoul Cabrol 

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samedi 17 janvier 2026

Nostalgies de chaque « janvier des hommes vieux »

Le 1er janvier des hommes vieux

« Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel An. » Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs

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Amerloques. Explications de Trump et de Vance après le meurtre filmé d’une femme à Minneapolis. Les images circulent partout. Et pourtant, ces deux responsables politiques osent affirmer que cette femme était une «terroriste domestique» qui aurait tenté d’écraser lagent de limmigration qui lui a tiré une balle dans la tête à très courte distance. Ils ajoutent même que ce dernier serait «en convalescence».

La vidéo montre tout autre chose. On y voit une femme qui tente de s’éloigner en voiture. Elle passe près de l’agent armé, Ross. Ce dernier attend que le véhicule le dépasse pour tirer, puis tirer encore, visant la tête. Pas une tentative de neutralisation. Pas un tir de sommation. Une exécution. Et après cela, Ross s’éloigne calmement, comme si de rien n’était.

Une citoyenne démarre sa voiture. L’agent lui ordonne d’en sortir. Elle ne s’exécute pas immédiatement. La réponse est un tir mortel. Refus d’obtempérer: mort instantanée. Et lagent retourne tranquillement à son véhicule.

Trump et Vance, eux, racontent une autre histoire. Pas celle d’un agent dépassé, pas celle d’une erreur tragique, pas celle d’un drame qu’on reconnaît et qu’on promet de ne plus jamais voir. Non. Ils affirment que tout s’est déroulé comme il fallait. Que la femme voulait tuer le policier. Que l’agent a agi en héros.

Comment accorder le moindre crédit à ce qu’ils affirment ensuite sur Gaza, l’Ukraine, le Venezuela ou l’Iran? Ils décrivent une réalité parallèle, en contradiction totale avec ce que chacun peut constater. Ils ne craignent ni le ridicule ni la perte de crédibilité. Ils misent sur ladhésion automatique de leurs partisans, persuadés que ceux-ci défendront leur version coûte que coûte.

Comment en est-on arrivé à accepter un tel gouffre entre «leur» réalité et la réalité observable? À tolérer un tel mépris des faits? Je peine à me souvenir dun niveau de déformation aussi extrême, hormis les discours de dirigeants dont les méthodes ont déjà suscité une indignation mondiale ces derniers mois.

La scène est si brutale qu’elle noue l’estomac. Et le récit qu’on en fait ensuite ajoute une couche de déni qui, à elle seule, donne le vertige.

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5 janvier. Grasse matinée. Je rallume l’ordinateur et travaille jusqu’au moment de sortir. Il fait glacial partout dans la maison, sauf au rez-de-chaussée. Mon téléphone me rappelle : «Cest le moment de bouger !». Je sors faire quelques courses.

Après le déjeuner, affalé au fond du canapé, vient comme chaque année le bilan des fêtes. Journées calmes. Hier, appel de C. F. en fin d’après-midi, sans troubler mon silence de lecture. Longue conversation à bâtons rompus : mascarade vénézuélienne, assortie du coup de pied de l’âne «du représentant de la neuvième espèce dhominidés qui préside actuellement les États-Unis» (cf. post du 6 novembre) à langlosionistophile Corina Machado.

Au lever, dix-sept degrés dans la bibliothèque : R. remonte aussitôt la température du plancher chauffant. Nous avions laissé 20°C dans les chambres tant que les enfants étaient là. Pas de cheminée cette année : son nettoyage vider les cendres à laspirateur, frotter la vitre au papier journal humide et aux cendres, ou au bicarbonate, brosser les parois, etc. nous a coupé un enthousiasme déjà fragile, malgré le passage du ramoneur.

M. a travaillé et corrigé des copies sans céder ni à la fatigue ni à la morosité propre aux vacances. Et cette année, après le retour du petit clan à Bordeaux, notre Saint-Sylvestre en tête-à-tête n’a pas été triste. Nous nous attendions à un léger pincement, mais peut-être qu’à force de vieillir sans (presque) rien taire, on gagne en sagesse. On se libère du regard des autres, on cultive la légèreté, on accepte les changements de rythme avec plus de sérénité, tout en restant capables de s’émerveiller, d’admirer, de se réjouir des petites choses. Sans forcer. Juste en observant ensemble la beauté de chaque instant comme si c’était la première fois. Cela apporte douceur et équilibre.


Danser, chanter, s’embraser — à distance ! — après les douze grains de raisin. Les chants et les feux d’artifice dehors, les paroles chaudes dedans, tout cela a caracolé comme toujours dans les bulles du champagne, effaçant un instant les galères de l’année passée, tout ce qui se trouve hors du cercle du petit clan. On a gardé le plus longtemps possible cette chaleur saine qu’on produit ensemble, sans laisser le froid s’y glisser.

Les jours et les mois à venir, semés d’embûches, de difficultés imprévues ou de barrières physiques, se chargeront d’effacer, une fois de plus, ces instants de joie et ces vœux formulés avec toute la sincérité requise par une insincérité bienveillante. Et nous tenons aux mots, depuis toujours, pour qu’ils prolongent dans l’esprit ce que la réalité tentera de bloquer, malgré nos intentions.

À une époque où politesses et subtilités de la langue sont de plus en plus méprisées par un public qui mesure tout à l’aune du nombre de likes — cœurs, pouces levés, chiffres bruts ou abrégés — servant d’indicateur d’engagement et d’approbation, la pauvreté intellectuelle devient un moteur de succès. Le verbe est négligé, sacrifié. On ne s’attache plus qu’à la présentation : courte, brève, rapide, décorative.

Les gens «réagissent» mécaniquement, «commentent» sans sattarder, comme sils participaient à quelque chose sans vraiment le faire. Les mots nont plus de force. Ils deviennent inutiles là où largumentation et le développement logique ont disparu. Le mot se meurt parce que la langue se meurt.

Le langage articulé autour de la réflexion, de la méditation, des idées agonise. Les idéologies, les visions du monde, l’Histoire, la science, l’infini, l’univers ? Vlam ! Le droit à déconner pour tous — et surtout à le faire savoir. Le néant, voilà le tout.

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Nostalgie d’un âge d’or gastronomique. Manger et boire dans les Souvenirs de Léon Daudet (I). Après avoir célébré nos rêves et nos nostalgies gastronomiques pendant les fêtes de Noël, nos envies alimentaires restent traversées par une inquiétude diffuse : celle de voir disparaître les jours d’opulence qui, bientôt, ne seront plus qu’un souvenir. Il n’y a pas si longtemps, la gastronomie basque constituait un véritable pôle d’attraction. Elle attirait personnes, activités et ressources grâce à la qualité de ses équipements, à la vigueur de son économie et à la richesse de sa culture. Une zone d’influence s’était ainsi formée, où un mondialisme aisé, élégant et sûr de lui venait consommer sans regarder à la dépense.

Les années fastes — cette période d’essor où la gastronomie basque gagnait en prestige et où l’abondance gagnait progressivement les classes moyennes, soucieuses d’affirmer leur statut par la maîtrise supposée d’un savoir culinaire — semblent désormais révolues. Elles prennent peu à peu l’allure d’un âge d’or disparu. À l’époque, des conditions économiques favorables permettaient à de jeunes chefs issus de milieux modestes d’acquérir une notoriété européenne, voire mondiale. Leur talent dessinait l’image d’un pays puissant, dans une configuration où l’argent, apparemment facile, fournissait le socle matériel, et le cuisinier, la touche inimitable. 

Aujourd’hui, l’avenir semble appartenir sans hésitation à l’aliment préemballé, presque prédigéré, dépourvu de tout lien symbolique avec son origine. Le virtuel a étendu ses tentacules partout, et l’agro‑industrie n’y échappe pas. L’industrie agroalimentaire transforme les matières premières en produits consommables grâce à des processus automatisés où technologie, conservation, emballage et distribution répondent aux « attentes des consommateurs » d’un cybermarché géant, parfaitement aligné avec un mondialisme sans frontières.

Ce cybermarché égal pour tous où chaque poulet est égal à tous les poulets et chaque tomate est égale à toutes les tomates fixe également les goûts et les marges de préférence de chaque consommateur. Internet déplace le marché, lieu de rencontre et d’échange par excellence pour les producteurs et leurs clients. La nourriture n’est plus un signe du rapport de l’homme à la nature. Manipulée génétiquement, capable d’empoisonner par ses résidus industriels toxiques, irradiée, elle symbolise, de la même manière que dans d’autres domaines, la transgression taboue des règles fondamentales du vivant. Le progrès obligatoire se transforme en cauchemar … Malgré cela, nos sociétés occidentales, loin d’être épouvantables, connaissent sur le plan alimentaire une abondance et une disponibilité de produits inédites dans l’histoire de l’humanité. Le choix de nourritures de plus en plus large permet d’élargir les préférences personnelles qui peuvent influencer la santé, enjeu majeur de l’alimentation quotidienne, orienter le comportement ou même contribuer à une vision du monde : livres, revues et médias numériques répandent un « savoir gastronomique » essentiellement basé sur les plaisirs de la bonne chère.

Pour d'éventuels lecteurs fins connaisseurs, ma perspective est orientée vers la visite de quelques pages de Léon Daudet, un auteur que je crois bien connaître et qui traite de manière diverse les plaisirs du palais. Je pourrais difficilement m'occuper, hélas, d’un austère Céline évoquant souvent les nouilles (les « obscures nouilles ») dans son œuvre, notamment dans Mort à crédit, un aliment simple, presque unique, de l’enfance misérable de Ferdinand, symbolisant la pauvreté et l'austérité de sa vie de jeunesse, avec sa mère qui en faisait souvent pour tout repas, en grandes quantités. Dans ce Mort à crédit, il évoque des lessiveuses de nouilles, plat simple de survie, soulignant la privation et l'absence de variété culinaire dans le quartier de Passage Choiseul. Les nouilles représentent la pauvreté, la monotonie des repas dans un milieu modeste, les aspérités et privations de la vie des gens d’en bas contrastant avec les plaisirs bourgeois. 

Le « repas littéraire », en lien avec des expériences gastronomiques autour d’une table, serait de courte durée chez quelqu’un comme Léautaud, par exemple, qui n’aime ni les plaisirs de la table ni les codes qui les accompagnent. Il n’aime pas les mets raffinés ; en fait, il n’aime pas du tout manger. J'apprécie également P. Léautaud, mais il y a quelque chose qui ne laisse pas de faire obstacle à mon admiration devant les palais raffinés : son indifférence au banquet préparé. Âpre et sévère pour ces plaisirs, et si bavard pour d'autres, dans le Journal de Paul Léautaud - « ce matin, invitation à dîner : assommant, assommant » - le repas, sous de diverses formes, déjeuners, dîners, etc. devient doublement « prétexte » et « pré-texte », invitation fastidieuse et phase de lancement ou d'amorçage précédant la rédaction de plusieurs pages. Détail qui porte à sourire, le hasard a voulu qu’un de ses interlocuteurs préféré, psychiatre, s’appelle « Le Savoureux » (sic). Rien de grave, quand on peut lire, chez Daudet, que son convive Paul Mariéton habitait, rue Richepanse (re-sic). Le pèlerin de La Vallée-aux-Loups semble préférer ce qui arrive après : « après le dîner, des morceaux de Stravinsky et de Moussorgski sur un excellent phonographe » et il explique rapidement ses raisons pour accepter de se mettre à table « je me moque des bonnes choses qu’on mange (...) mais le cadre, une jolie table bien disposée sur du joli linge, des fleurs sur la nappe, être servi, cela est agréable ». Daudet, quant à lui aime bien s’arrêter dans le plaisir qu’il fait partager ne serait-ce qu’en imagination : « cela commençait par un bouillon incomparable, moe­lleux et sucré à la seule carotte … » ; mentionner le bons cuisiniers : [Santiago Rusiñol] excellent cuisinier, il réussit comme personne l'escoudelia (sic) », sans renoncer à situer le cadre physique où le festin va se dérouler : « cela se passait il y a vingt-deux ans, dans l'hô­tel de 190, boulevard Malesherbes, qui est une demeure historique. Autour de la table couverte de fleurs … ».


J’avais en tête au départ le grand Rabelais mais ses tablées géantes, à l'image de ses personnages, semblent destinées à des dévoreurs plutôt qu’à des commensaux et cela va au-delà de mes modestes objectifs à l’heure de rédiger ce post. Quoi qu’il en soit, mes auteurs réunis – dont trois médecins : Rabelais, Daudet, Céline – et mon anarchiste – Léautaud – organisent de manière convergente un « objet de discours » autour de la gastronomie : la nourriture, les plats, les techniques culinaires, les produits (vin, etc.) et les rituels alimentaires (les repas) qui deviennent motifs de description, de narration, de jugement et d'échange, transformant la simple subsistance en un fait social complexe déjà étudié par diverses disciplines comme la sociologie, l'histoire et l'anthropologie, allant des normes culturelles – quoi manger – aux expériences sensorielles et aux pratiques sociales. Comment ce discours se met-il en place ? Quelles lignes de force l’organisent ? Cela dépasse aussi mes forces et mes capacités en ce moment. Je me contenterai, donc, de déployer quelques exemples de la virtuosité gastronomique de L. Daudet, manifestée par sa maîtrise technique – coupes millimétrées, cuissons précises – et sa créativité par le biais de descriptions de plats pour évoquer des souvenirs et des émotions, des saveurs et des textures, et son excellence dans l'interprétation de plats emblématiques.

Schéma type de descriptif de repas pour Léautaud


Journal

Dimanche 18 Janvier 1931

Déjeuner aujourd’hui à la Vallée-aux-Loups, chez le Docteur le Savoureux. Arrivé le premier. Promenade dans le parc avec Benda, installé depuis quelque temps dans la maison et qui s’en trouve fort bien. Conversation littéraire. […] Nous rentrons pour le déjeuner. […] Le déjeuner. […] Le déjeuner terminé, au petit salon du docteur, comme d’habitude, pour le café.

Samedi 19 mars 1932

Déjeuner à la Vallée-aux-Loups, chez le docteur le Savoureux. J’écris ces notes avec le sentiment qui était le mien pendant cette réunion : l’ennui. […] Le déjeuner était certainement très soigné. Des choses certainement très agréables. Je n’en sais rien. Obligé d’écouter et de répondre, je sors de là en me demandant si j’ai vraiment déjeuné. Encore moins si j’ai pu savourer ce qui m’était servi.

Dimanche 25 Juin 1933

Dîner à la Vallée-aux-Loups, chez le docteur le Savoureux.  […] On passe ensuite au dîner, merveilleusement servi, des jonchées de roses sur toute la table, un vrai dîner de « première zone », dirait Marie Dormoy. Je m’y suis franchement bien ennuyé, placé entre Benda qui faisait la conversation avec sa voisine, et un monsieur que je ne connais pas, ancien officier, paraît-il, grand propriétaire normand, grand habitué des théâtres et qui m’a parlé de la Comédie-Française comme d’un temple. Les dîners seraient charmants entre quatre ou cinq se connaissant bien. Mais douze ou quinze personnes, dont les deux tiers inconnues, ce n’est plus que mondanité assommante. […] Le côté puéril de ces dîners : chacun cherchant une anecdote à raconter, pour se donner des côtés d’homme d’esprit, ce qui ne prouve pas du tout qu’on en ait. […] Ensuite, le café dans le cabinet du docteur le Savoureux, guère amusé non plus.


À comparer avec les festins chez Léon Daudet :

Souvenirs et polémiques, Robert Laffont, coll. « Bouquins »



Devant la douleur


Dîners à six ou sept chez M. et Mme Théodore de Ban­ville, rue de l'Éperon : « Cela commençait par un bouillon incomparable, moe­lleux et sucré à la seule carotte, d'une densité proche de la gelée, qui arrachait des cris d'­admiration à mon père, à Coppée et à Goncourt. Cela continuait par un vol-au-vent, comme on n'en mange pas qu'en province, chez les familles où s'est continuée une longue tradition de la vraie quenelle de brochet et des multi­ples ingrédients qui composent, dans une sauce liée sans farine, ce mets délicieux. Puis, selon la saison, un gibier net, classi­que, sur croûtons imbibés, ou un filet saignant à point, accompagnés d'un légume frais comme le potager à l'aube, d'une salade que le maître de maison Toto [...] assai­son­nait et fatiguait lui-même, selon le rite. Les vins é­taient dignes du me­nu, bien que Banville n'attachât d'im­portance qu'à sa mince cigarette, allu­mée par lui sitôt après le rôti. »

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« Le soir, on allait dîner chez le père Poncier, un caboulot de la Pla­ce du Tertre, ou l'entrecôte Bercy était réconfortante, le vin parfait. » 

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« [Santiago Rusiñol] Excellent cuisinier, il réussit comme personne l'escoudelia (sic), plat national catalan, analogue à notre pot-au-feu, et le riz à la majorcaine, c'est à dire au poisson et au poulet. » 

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L’Entre-deux-guerres

« Cela se passait il y a vingt-deux ans, dans l'hô­tel de 190, boulevard Malesherbes, qui est une demeure historique. Autour de la table couverte de fleurs, Mon­seigneur le duc d'Aumale, [...] Freycinet, Alphonse Dau­det, Mag­nard, Calmette, le général Gallifet et vingt au­tres. Jamais je n'ai bu d'­aussi bon bordeaux - un château Lafitte - ni aussi savamment chambré ! Quand ce vin, noble et fin entre tous, atteint ce point de perfection, il a l'air d'une rose dans la nuit et son indéterminé se pré­cise. N'allez pas en con­jecturer que le bourgogne lui était inférieur - c'était un chambertin de feu, étoilé de violettes - ni que le champagne..., mais je m'arrête, afin de ne pas vous faire trop envie. La chère était à l'ave­nant et, comme on était à la saison des truffes, celles-ci parfumaient des poulardes onctueuses, comme bardées de leur propre graisse d'or. »

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« La campagne anglaise, d'un vert profond, est char­gée de toute la nos­talgie des marins et des voyageurs. Mais il faut prendre un train à Saint-Pancrace, remonter jusqu'à Édimbourg, Glasgow et au-delà, et jouir du con­traste extra­ordinaire des pays des lacs et des charbonnages. Certes, ce n'est pas gai quand on est seul alors que des bandes obliques de pluie ra­yent implacablement le pay­sage, comme des pages d'écriture à usage des en­fants. Certes, ce n'est pas gai, quand, au pied du pont sur la Clyde, dans l'auberge dont le cocher a l'habitude, on ne trouve que des œufs au jambon et un maussade soda and whisky. Pourtant, de cette mélancolie même, de cette mou­illure, de cette intense verdure, frangée de noir et d'o­cre, il demeure une hallucination délicieuse, une valse de moustiques les plus piquants de l'esprit. C'est l'état de compréhension par le frottement des paysages, et non pas par le frôlement des humains. C'est la nature naturée de Spinoza suscitant la nature naturante. Le déplacement n'est qu'un prétexte à métempsychose. » 

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Salons et journaux

« Elle [Mme. Loynes] recevait simplement et large­ment, sans faste, mais avec prodigalité. Le repas se com­posait d'un potage, d'un relevé, d'un beau poisson, de deux pièces de rôti, ou d'un rôti et d'un gibier, selon la sai­son, de légumes, de salade, avec un pâté, et de dessert, glace ou fruits. Les menus étaient méticuleuse­ment choisis, entremêlés de recettes provincia­les, ou de plats dus à l'originalité des convives. C'était, de l'a­vis géné­ral, la première table de Paris, tant pour l'a­bondance que par la qualité, l'à-point de la cuisson, et l'abrégé des sauces et coulis. Les quenelles venaient de Lyon, le jambon de Luxeuil, les poulardes de Bourg-en-Bresse et tout à l'avenant. Il n'y avait jamais un raté. Tout arrivait chaud et même brûlant, sans ces interrup­tions de service inexplicables, qui désolent les maîtres­ses de maison. Un melon pas mûr, aussitôt signalé par Coppée, fit scandale une fois en huit ans. Henri Houssaye avait imaginé un jambon accom­pagné de truffes, dit "à la H.H.", dont je renonce à décrire le velours par­fumé. Je déchirais l'ananas suivant les règles, en l'inondant de kirsch, de sucre, puis de marasquin. Les mets étaient repassés deux fois, comme il se doit, et il était forme­llement interdit aux domestiques -que surveillait notre chère Pauline, majordome discrète, incomparable- de pres­ser le mouve­ment. Chaque convive avait devant lui son verre à vin ordinaire, destiné à être bu largement, son verre à bourgogne, son verre à bordeaux, sa coupe à cham­pagne. Le grand style classique. La cave, en effet, va­lait la cuisine, laquelle atteignait fréquemment au su­blime. »

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Chez Paul Mariéton, 9, rue Richepanse, entre le mur et la porte, à deux pas du piano : « Le menu, commandé chez Prunier, tout proche, comportait un consommé, un poisson, un rôti, un poulet au riz et à deux sauces, l'une blanche, l'autre au carry, et une gla­ce. » 

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« La cuisine est, chez "Fœmina", de même toute pre­mière qualité que chez Mme. de Loynes: pièces servies entières et maintenues chaudes, gelées authentiques, beurre irréprochable, légumes bien essorés, civets aux pâ­tes, perdreaux et grives rôties classiquement, homards vrai­ment à l'américaine et truffes savamment reparties (...) Nous jouions même – ce qui est peu correct et passerait en Angleterre pour monstrueux – à faire "hummm, hummm" en savou­rant les bouchées arrosées aussitôt des bourgognes les plus fruités et les plus capiteux (...) la cuisinière réussissait si bien les oreilles de porc aux haricots rouges, que nous les réclamions chaque fois. C'est le principe du cassoulet, avec un je-ne-sais-quoi de châtaignard et d'enveloppé, que possède la mitonnade de ces fayots de roi. »

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« Je conseillais hardiment le père Boivin, près de la Place Clichy, pour cette unique raison qu'une tanche à la casserole, arrosée d'un vérita­ble anjou, n'est pas une chose absolument dégoûtante. »

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Vers le roi

« Un plat de morilles noires à la crème (...) et [­aussi] une sole aux pe­tits champignons »

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« Des truites accommodées à ravir, des œufs aux rog­nons, dits "bou­chère", dans un court-jus doré d'une per­fection invraisemblable, un gibier à point, et, comme boisson toute naturelle, quelques bouteilles d'un Montmé­lian, blanc et rouge, aussi respectable qu'un beaujolais très fruité »

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« Le menu comportait ordinairement une belle et bonne soupe, une épaule d'agneau rôtie et craquante à souhait (spécialité de la maison), un poulet à la Valencienne ou Marengo, un pâté confortable, légume, salade et dessert. on buvait à discrétion du vouvray, de diverses années et du Champigny-Crys­tal qui est, comme chacun sait, une mer­veille. La conversation était tout de suite très animée, portant de préférence sur les progrès du journal, l'art et la littérature. » 

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Paris vécu. Rive Droite

Contraste entre la magnificence des tables qu’il fréquente et les conditions de vie des faubourgs, qu’il connaît aussi, « car un carabin de Paris ne se mâche guère la vérité » : « Trois fois par jour, à huit heures du matin, à midi et à six heures du soir, la rue de Belleville et la rue du Faubourg-du-Temple se transforment en un fleuve humain et, comme disait euphémiquement mon frère Lucien, quand il était tout jeune : pas très riche. Car ce qui le frappait, dans notre tournée annuelle avec notre vieux père à la Foire aux Pains d'épices, Place du Trône, c'était le contraste entre la magnificence des boutiques de forains avec leurs boules d'or et d'argent, leurs guirlandes de perles et d'escarboucles, et la misère famélique du public. Tous ces employés et ouvriers, toutes ces femmes, marchent d'un pas rapide, se pressent, se hâtent vers leur métro, vers leur travail, puis leur repas, puis leur retravail, puis leurs logis. Tristes logis, dont le propriétaire, l'infortuné Monsieur Vautour est souvent aussi purée que le locataire et ne fait jamais raccommoder sa baraque, où l'escalier pue, où la loge des pipelets pue, où les chambres puent, où les cabinets (pour ne pas dire un autre mot) sont entre deux étages, généralement privés de porte, et répandent une odeur ammoniacale. Je me demandais, étant enfant, comment on pouvait s'amuser, rire et même manger de bon appétit là-dedans. Plus tard je sus qu'on ne s'y amusait pas, qu'on n'y riait pas et qu'on n'y mangeait que de vagues charcutailles, sans aucun rapport avec celles de Daudens et de Battendier. Il y a de nombreuses poissonneries rue de Belleville et rue du Faubourg-du-Temple. Mais elles ne sont pas engageantes et les limandes, plies et autres semble-soles qu'on y débite, ressemblent aux jeunes personnes, aux petites effrontées, disait ma mère, qui disent bonsoir aux messieurs qu'elles ne connaissent pas, sous le réverbères et à la porte des bastringues. »

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« Henri IV a montré qu’un souverain digne de ce nom ne se désintéresse pas plus de l'alimentation populaire qu’un conquérant ne se désintéresse de la nourriture de ses armées. Une race belle, saine et proli­fique, est faite de gens qui mangent et boivent confortablement. J'en veux comme preuve les Basques, les Languedociens, les Provençaux qui ont une cui­sine excellente, des vins francs (même dans la condition la plus médiocre) et de beaux enfants, conçus, dans l'amour, par des femmes de proportions exquises. » 

La suite, pour d’autres post ...

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Toponymes fantômes. Je prononce à voix haute, avec un plaisir presque douloureux, les anciens noms de chaque toponyme basque effacé souvent par caprice. Il faut les laisser résonner encore, ne seraitce quun instant, pour sentir avec un peu plus de vérité ce qui nous a été arraché depuis cinquante ans. Dans leur phonétique patinée par des siècles, on entend mieux que partout ailleurs ce que nous avons dû abandonner. Jaimais jaime encore le chant des toponymes de ces annéeslà, des noms géographiques de montagnes, de fleuves, de villes, de rues, avec leur origine et leur évolution, à la fois familiers et condamnés, comme une géographie vivante, charnelle, qui tenait dans la bouche autant que dans le cœur.

À l’école primaire, on nous apprenait la longue litanie des chefslieux de chaque province. Nous la récitions par cœur, sans imaginer quun jour elle serait recouverte par dautres dénominations, plus neuves, plus froides, comme si lon avait voulu repeindre la mémoire ellemême. Pourtant ces noms, rageusement effacés trop souvent, continuent de flotter à la surface de nos souvenirs, tels des débris obstinés que le courant nemporte jamais tout à fait, malgré son indifférence pour la vraie vie vécue par tant de générations.

C’est une cartographie précise, inaltérable, mais dissimulée désormais — enfouie dans les profondeurs des existences, dans la vibration intime du territoire, dans l’histoire charnelle d’un peuple qui n’a jamais cessé de murmurer ses lieux, même quand on lui demandait de les oublier.