
Les descriptions de
repas chez Daudet, médecin, ne répondent pas précisément à des types de
compagnons de table ascétiques ou anorexiques. Le corps souffrant est absent pour
privilégier celui en bonne santé, capable d’euphorie, de faire bonne figure à
table, lieu concret de la métaphore relationnelle par excellence. Les menus qu’il relate reflètent
des moments, offerts et partagés, dignes des dieux. Les plaisirs de table,
répétés comme autant de carpe diem ou de memento vivere, affirment
l’aliment et la nourriture comme piliers du festin mondain, aux antipodes du
classique memento mori adressé contre les incroyants ou les hommes de
peu de foi. Il faudrait rappeler que nous ne sommes pas dans le domaine de la
fiction romanesque, le mémorialiste, dans ce textes, présente au
lecteur-mangeur non pas des repas illusoires, plus ou moins esthétisés, ne
nourrissant que de verbe les convives attablés avec lui, mais des lambeaux de
son identité par le moyen jouissif d’une écriture parfaitement lisible et
ciselée comme la meilleure recette de cuisine. Quand Balzac affirmait la
nécessité pour la littérature de parler des choses terrestres, « de
l’estomac de ses héros », il pouvait difficilement imaginer à quel point « l’estomac
de ses lecteurs » serait important pour L. Daudet. Loin, très loin, comme on avait
déjà souligné dans le post précédent, du regard sociologique amer de Céline ou
du caquetage avide de médisances des banquets bourgeois de Léautaud. Repas et boissons dans
les différentes œuvres de Souvenirs et Polémiques sont toujours de
subtiles métonymies des positions de son glossateur : la laideur se mue en
beauté, la routine de la vie quotidienne devient exception, les bassesses de la
politique, grâce à l’ironie feutrée ou bruyante du narrateur à table mettant en
relief la bêtise banale et grossière des personnages au pouvoir à l’époque, se
dévoient en joie parodique des convives dans chaque conversation.

Paris vécu. Rive droite
Balade des crêpes d'antan. Au coin du boulevard de
Strasbourg et du boulevard Saint-Denis se trouvait et se trouve peut-être
encore le restaurant Maire, excellent, où nous avons souvent soupé gaiement, le
colonel, aujourd'hui général, Marchand, Paul Mariéton, chancelier du félibrige
et poète, de charmantes et spirituelles comédiennes et moi. La spécialité de la
maison était alors la crêpe - dite « Suzette » - à la confiture, à
laquelle on incorporait une vieille eau-de-vie, qui faisait bien dans le
paysage. Mais où sont les crêpes d'antan ? Il venait là beaucoup de Parisiennes
et de Parisiens qui regardaient avec curiosité le héros de Fachoda. L'orchestre
jouait La Marseillaise et La Marche lorraine. Puis l'attention se dispersait et
nous commencions à nous amuser vraiment.
Soupes à l'oignon, choucroutes ... Avant la guerre - je ne l'ai pas revue depuis - dans le
vaste passage des Petites-Écuries, se tenait la brasserie Hans, où j'ai mangé
les meilleures soupes à l'oignon, en compagnie de Lemaitre, de Maurras, de Pujo,
de Bainville, de Capus et bu, dans les chopes à couvercle d'étain, la crémeuse
et incomparable Hofbrau. Cette soupe, véritable panade d'oignon concentré,
était servie brûlante, dans une marmite, ou, mieux une oulle de bonne auberge
de chez nous, sous une couche, épaisse et cimentée, de fromage de Gruyère et de
parmesan. Elle était gratinée, de couleur jaune d'or et la cuiller, quand on
l'y plongeait, après une courte résistance faisait « plouic ». Étaient
heureux en même temps le nez, la langue et le palais ; et l'estomac disait, en
son langage : « Merci, oh encore, et merci ! » Le style culinaire
allemand est lourd ; mais il n'est pas à mépriser, loin de là ; et je me
rappelle encore, à Hambourg, un certain cochon de lait, aux lentilles de
marais, qui était une chose recommandable. Aussitôt après la soupe à l'oignon,
une choucroute savamment garnie est indiquée. Je me méfie extraordinairement de
la charcuterie, réceptacle de poisons virtuels, dans les brasseries des grandes
villes. Chez Hans on pouvait y aller de confiance. Le jambon, le cervelas, les
« francfort », tout était de qualité hors ligne et digestible au plus
haut point. La cruelle guerre, qui a aboli tant de choses, n'a pas aboli en moi
le souvenir de la brasserie Hans ; et je crois sincèrement que les seules
ententes internationales possibles sont des ententes gastronomiques.
Repas inoubliable chez Santiago Rusiñol : riz à lo catalane. Dramaturge, romancier et
peintre catalan de génie, chargé d'autant d'ironie que Cervantès et Quevedo,
beau comme Apollon et nullement infatué, ami dévoué, père de famille et bohème
dans l'âme, Santiago Rusiñol est un de mes plus chers compagnons de jeunesse.
Nous avons ri, pouffé ensemble à nous en rendre malades, nous comprenant sans
explications, et voyant les choses et les gens un peu de la même façon, lui à
Barcelone et à Madrid, moi à Paris. Pendant ses séjours dans l'Urbs, Santiago
avait adopté l'hôtel du Rhin, maison d'ancien et aimable style, sise
précisément cité Bergère, que Santiago prononce « Bérière », en tirant sur son
éternel cigare. C'est dans la salle à manger patriarcale de l'hôtel du Rhin que
ce prince de Catalogne, duc de Valdemossa et comte de Sijers, nous offrit, vers
1902, un repas inoubliable. Il y avait là deux comédiennes de beaucoup de
beauté et d'esprit et leurs maris, une cantatrice qui, à mon avis, n'a jamais
été surpassée, Mlle Lucienne Bréval - dont je reparlerai à propos de l'Opéra -
le peintre et dessinateur Maxime Dethomas, Toulet, écrivain et poète de la plus
rarissime distinction, mort prématurément depuis, d'autres encore. Le repas
était somptueux. Santiago, qui vit en purotin, avec une belle fortune et des
collections d'un prix inestimable, jette l'argent par les fenêtres, quand il
s'agit de régaler ses amis. Il avait confectionné un « arroz » ou riz à la
catalane, qui était une splendeur gustative et occupait quatre plats dignes du
seigneur Gamache. Il y avait cette particularité que les pensionnaires de
l'hôtel, rentrant se coucher, passaient par la salle où nous faisions bombance,
tenant leurs bougeoirs à la main (l'hôtel, à cette époque lointaine, n'avait
pas encore l'électricité). Santiago se levait cérémonieusement et leur
souhaitait le bonsoir en espagnol. C'était une scène à la Calderón.
Des plats simples. Alfred Capus, alors dans toute sa gloire,
gourmand, et qui demandait, dans cette illustre maison [le café Anglais :
13, boulevard des Italiens (…) les viandes du café Anglais étaient choisies
comme nulle part ailleurs], des plat simples : une perdrix au choux, un
poulet aux clavaires, une truite meunière.
Le restaurant Drouant. Le restaurant Drouant est un des très bons restaurants de Paris. Les
huitres y sont, je ne sais pourquoi, meilleures et plus fraiches que partout
difficiles que Raoul Ponchon, que Pol Neveux, que Jean Ajalbert, et qu'un autre
que vous devinez. L'huile est bonne, le beurre parfait, les truffes sont des
truffes. Le service est attentif et discret. Aussi, pendant la dernière année
de la guerre, avions-nous adopté Drouant pour un déjeuner des directeurs de
journaux, qui ne manquait pas de pittoresque. L'armistice du 11 novembre nous
dispersa ; et nous recommençâmes à nous manger le nez, mais sans intervention
de sauces, ni de légumes, ni de maîtres d'hôtel.
Une fois l'an, au mois de janvier, au déjeuner qui suit l'attribution du
prix, on invite Poincaré, qui plaida pour notre Académie et obtint, des
tribunaux, la réalisation du vœu des Goncourt. Depuis mes démêlés avez ce
bizarre personnage, qui m'a contraint finalement à l'exil, pour crime de
paternité, après m'avoir dû en 1922 la présidence du Conseil et avoir été
soutenu, par moi seul, à la Chambre, au moment de l'occupation de la Ruhr
(séances du 17 décembre 1922 et du 9 janvier 1923), je ne vais plus à ce repas.
Je me contente d'être en pensée avec mes copains et de faire venir à domicile
quelques douzaines d'huîtres « drouandes » et des bouteilles de « blanc de
blanc » prince des champagnes bruts.Contrairement à ce qu'ont dit les journaux, les repas de l'Académie
Goncourt sont en général gais, cordiaux et gentils.
Le pain de Hédé. Quarante-huit heures après les élections du 16 novembre 1919, député tout
frais, tout flambard, du 3 secteur de Paris, je traversais, au bas crépuscule,
la rue Halévy, en face précisément de L'Echo de Paris, de mon cher vieux giflé
Henry Simond. Mais nous étions, à ce moment-là, en bonne entente. Je ne
distinguai pas une corde, qui reliait un camion à un tracteur automobile. Je
mis le pied sur cette corde, au moment où le tracteur démarrait. Projeté en
l'air, je tombai devant le camion. J'avais déjà sa roue avant sur les reins.
Par bonheur, les passants avaient vu, crié, et le chauffeur du tracteur
s'arrêta. Entre temps la foule m'avait reconnu et le bruit se répandit aussitôt
que j'avais été victime d'un attentat. On me transporta dans une pharmacie
homéopathique du boulevard Haussmann, où l'on ne pouvait rien pour moi, bien
entendu. Mes porteurs, s'imaginant que cette pharmacie me repoussait en tant
que Daudet commencèrent à crier « A l'assassin! » et à vouloir casser les
vitres. Je dus me redresser, expliquer les choses et fus alors mené à côté.
chez le célèbre Vicario, où l'on me pansa, me réconforta, me dorlota à souhait.
C'est ainsi qu'Henry Simond faillit être débarrassé d'un détracteur et que je
faillis perdre le goût excellent du pain de Hédé, de Provence et de Savoie. Je
dois un petit souvenir à la brasserie Constant, située derrière l'Opéra,
remplacée aujourd'hui par une banque - aux heures de faillite, il pleut des
banques, c'est bien connu où l'on buvait une bière de Pilsen exquise, dans des
verres en forme de tulipe. Réciter là un poème de Lenau sur les tziganes, en
mangeant des saucisses au raifort, était tout indiqué, et je n'y manquais pas.
J'ai su par cœur, comme cela, un ou deux milliers de vers de Baudelaire,
d'Hugo, d'Henri Heine, d'Aubanel, de Mistral, de Shakespeare, de Lenau, qui
m'ont accompagné toute ma vie, ainsi que des airs de Beethoven, de Wagner, de
Schumann et de Chopin. Quand je me sentais mélancolique, ou embêté, j'ouvrais
la boîte à poésie et à musique et, crac, le nuage disparaissait. Mais depuis
l'assassinat de mon petit Philippe, cette mnémotechnie a disparu, cédant la
place à un sentiment unique, absorbant et que vous devinez.
La pâtisserie Bourbonneux. La maison de comestibles Cornaille. On lui indiqua la rue du Havre. Je lui dis: « Ils doivent chercher å sortir
de Paris. Il faut téléphoner tout de suite aux postes du Bois, à Dauphine et à
Maillot. » Il me remercia et courut à un avertisseur. Cependant on ramassait le
malheureux, couvert de sang, pour le porter à la pharmacie du Havre, située en
face du lieu du crime. Il n'y avait plus rien à faire. La mort avait été
foudroyante. C'étaient les exploits des bandits en automobile qui continuaient.
L'agent tué s'appelait Garnier, et celui qui l'avait tué s'appelait aussi
Garnier. Coïncidence.
Comme s'écriait mon bien cher ami, hélas disparu, le docteur Henry Vivier,
écartons ces tristes images et notons, dans la rue du Havre, deux célébrités
parisiennes, deux vieilles renommées de boustifaille: la pâtisserie
Bourbonneux, dont les pâtés feuilletés, au canard et foie gras, sont exquis, et
la maison de comestibles Cornaille, où je vous recommande tout et le reste
(comme on dit au régiment), mais surtout les conserves de poisson et, en
particulier, les lamproies à la bordelaise. Il y a, aussi tout près de là, rue
Saint-Lazare la maison de fromages Moreau, où l'on trouve, en saison, du
véritable brie. Ce prince des. fromages est devenu aussi rare que l'or, car
dans tous nos fromages réputés se glisse aujourd'hui un triangle plâtreux et
amer, visible à la coupe, qui navre le gourmet.
Le chianti. Au sommet de la rue Lepic se trouve la place du possible et plantée
d'arbres rabougris, suivie de la petite place du Tertre, où se trouve le
cabaret du Coucou. Pendant une dizaine d'années, ce cabaret fut tenu par des
Italiens, qui faisaient une cuisine savoureuse de poissons, de pâtes, de selles
de mouton et d'agneau. Nous allions dîner là avec Lemaitre, Capus, Maurras,
Bainville et Mme Bainville, Pujo, Fayard et Mme Fayard, de façon délicieuse et
dans une solitude, en semaine, absolue. Le chianti était de choix et ce vin à
goût de violette, qui rappelle Florence et Venise, est, quand il fait chaud, un
enchantement de fraîcheur parfumée. Vous n'avez qu'à le faire basculer dans son
petit panier d'osier, peuchère, et ça y est: il coule de source, pimpant et vif
comme un poème de Tristan Derème. Cet endroit inspirait Capus. Il y tenait des
propos d'une profondeur et d'une vivacité incomparables, qui éveillaient le
rire et la réflexion. On en a recueilli, ce n'était plus ça. Il y fallait le
décor de cordialité, de bonne chère, d'amitié. Capus fut à la fois le Rivarol
et le Chamfort de notre temps et il était de ceux qui maintiennent le taux,
élevé sous la blague, de l'esprit essentiellement parisien. Ce n'était même
plus le Capus surveillé de chez Mme de Loynes. C'était le Capus en liberté, le
monocle dans le sourcil froncé de rire et qui disait au cuisinier: « Mon vieux,
il me semble qu'il y a moins d'écrevisses dans la sauce de ta sole que la
dernière fois. Cours en chercher d'autres, n'importe comment! » Au sommet de
Montmartre,

Rive gaucheLa pension Laveur. Celle-ci, véritable institution historique et qui a vu passer trois
générations, était sise rue des Poitevins, en face de l'École de médecine, dans
un vieil hôtel délabré. On accédait aux salles à manger et tables d'hôtes par
un escalier de pierre aux marches polies et usées ainsi que la margelle d'un
puits breton. Tante Rose, affectueuse et vénérable, se tenait à la caisse,
assistée de la brune Mathilde et de Baptiste, qui recevaient les commandes en
riant, et apportaient les plats en bougonnant. Les mets étaient simples,
abondants, d'une bonne formule d'auberge soignée, avec du vrai beurre, de la
vraie huile, des œufs frais, des herbes pas assaisonnées, des salades
médiocres, du pain craquant et tendre, des viandes de seconde qualité parbleu,
mais honorables, et un vin frais et constant, le volnay, dont nous faisions une
ample consommation. Dans les grandes circonstances, réussites aux concours,
etc., on se fendait d'une bouteille de champagne, rituellement accompagnée
d'une assiette de biscuits et de gaufrettes Gondolo. D'où l'expression « se
gondoler avec des gondolos ». J'avais (déjà !) inventé un plat, bourratif,
mais savoureux dont voici la recette: une couche de haricots blancs, une couche
de pommes de terre sautées, et, là-dessus, deux œufs sur le plat. Cela
s'appelait un « Kaulback », en souvenir de je ne sais plus quel général
bulgare. Mathilde s'écriait, en se croisant les bras: « Je me demande comment vous pouvez avaler tous une pareille pâtée de chien ! » Nos conversations roulaient sur la médecine, les lettres, les arts, et fort peu
sur la politique.
Cette table fameuse, la plus gourmande que j'ai connue. La rue de l'Éperon, où mourut Théodore de Banville, est à deux pas de la
rue des Poitevins. Ce virtuose, féerique et lyrique, auquel tous les rythmes
étaient familiers, recevait et traitait ses amis coiffé d'une petite calotte,
en compagnie de la délicieuse Mme de Banville en cheveux blancs, dont l'esprit
de finesse égalait le sien. Deux ou trois fois l'an, mes parents, Coppée,
Edmond de Goncourt et le charmant peintre Georges Rochegrosse, beau-fils de
Banville, ainsi que le carabin que j'étais, se retrouvaient autour de cette
table fameuse, la plus gourmande, avec celle de Mme de Loynes, que j'aie
connue. Cela commençait par un sublime pot-au-feu et une timbale dite
« Quillet », préparée amoureusement par le pâtissier de ce nom, voisin de
l'auteur des Odes funambulesques. Cela continuait par un rôti à point, ou un
gibier, selon la saison, de formule classique et parfaite ; car Banville, en
véritable gourmet, n'admettait aucune fantaisie et s'en tenait aux recettes
provinciales éprouvées. Le salmis, le civet, la matelote, le perdreau sur
croûtes, les coulis d'écrevisses, tels étaient les principaux chefs-d'œuvre de
ce musée gastronomique. La cave était à l'avenant ; l'eau-de-vie, moelleuse et
chaleureuse, fondait en splendeurs intimes, en nuances d'or, à la façon d'un
coucher de soleil. Cependant que Toto - comme l'appelait Mme de Banville, mon
père et Coppée racontaient de façon allégée, cursive, elliptique, et avec des
mots de couleur, mille anecdotes et souvenirs du temps présent et de celui
d'hier. Goncourt, sous les lames de ses cheveux blancs, se contentait de rire
et d'être heureux. Il a consigné dans son étonnant Journal quelques-unes de ces mémorables soirées.
Recette de glace qui s'explique et qui se tient. Rue de Tournon, encore, se trouve l'hôtel du Sénat où logèrent en même
temps, dans deux chambres se faisant vis-à-vis, Alphonse Daudet et Gambetta. Du
même côté se trouve un glacier du nom de Fourier, chez qui l'on trouvait et
l'on trouve encore, sans doute, un tutti frutti d'une saveur délicieuse,
composite, aérienne et poétique, digne de figurer sur la table de la reine Mab
et égal aux plus savantes compositions de l'adorable Rebattet. Mais voilà :
Rebattet* est de rive dextre et Fourier de rive sénestre. Keep to right, keep to
left. Tout est là. Pendant que j'en suis sur ce chapitre, je vous dirai, non
sans vanité, que, tel que vous me voyez, j'ai inventé une glace excellente. En
voici la recette: chocolat et café, moitié par moitié, sous une carapace d'ananas.
C'est une chose, comme disait Flaubert, qui s'explique et qui se tient.
* Pour les profanes : ce Rebattet-là, n'a évidemment rien a voir avec Lucien, " l'autre ".
Gigot bretonne aux haricots blancs. La rue Lhomond est une rue en pente (ancienne rue des Postes) où se trouve
la fameuse maison des Jésuites, tant décriée, et bien injustement, par la
presse républicaine, et qui descend vers la rue de l'Arbalète et la rue
Mouffetard. Balzac, dans Le Père Goriot, a rendu l'aspect de ce coin de Paris, omis malheureusement par Méryon, du moins à ma connaissance, en ses admirables
eaux-fortes, les plus belles peut-être depuis Rembrandt. Au numéro 2, dans une
maison délabrée, habitait jadis mon ami Lucien Échalier, neveu de la comédienne
Marie Laurent, avec sa vieille maman et ses deux frères, officiers de la marine
marchande. Cette famille de Bretons, dénués de fortune (Échalier était boursier
à Louis-le-Grand), avait aussi la dignité et l'honneur, si répandus naguère
dans notre belle France, et Mme Échalier, malgré son âge, et les infirmités,
menait, à elle seule, son petit intérieur. Elle invitait à dîner les amis de
ses fils, deux fois par an, et nous offrait un repas exquis, où figurait, en
première ligne, le classique gigot bretonne aux haricots
blancs. Était conviée aussi, ce jour de bombance, la voisine de palier.
L'alcool à haute dose... Les ennemis de l'alcool ont raison au fond. L'alcool à haute dose et à
haute fréquence est, en effet, un poison. Mais à petites doses - Ali Bab, dans
sa magistrale Gastronomie pratique, préconise, comme mesure, le dé à coudre, et
de temps en temps, il est un soutien et un remède. Il est notamment
l'antagoniste de la dégénérescence sucrée de la cellule, par un mécanisme, ou
une diversion chimique, que l'on ignore. Dans la génération de mes
grands-parents, le petit verre était en France de règle après chaque repas.
Pendant toute ma jeunesse j'ai entendu ma grand-mère maternelle dire à mon
grand-père Allard, au moment où il débouchait le flacon de poison doré: «
Jules ! » cependant que ma mère disait à mon père « Alphonse! » et ma
tante à mon oncle: « Léon ! Bah, ça ne peut pas faire de mal »,
répondaient en chœur Jules, Alphonse et Léon. Et en effet, ce sacré petit
poison-remède leur était manifestement plus inoffensif qu'à ceux de ma
génération. Mais tout poison n'est-il pas aussi, à certaines doses et en certains
cas, un remède ?
La Tour d'Argent. C'est là aussi que je fis la
connaissance de Babinski, dont je devais plus tard être l'élève. A quelque
temps de là, et à l'occasion de je ne sais plus quel concours. Babinski donna,
avec la collaboration de son frère Henri (Ali Bab), un somptueux festin à La
Tour d'Argent, quai de la Tournelle, restaurant fort célèbre, que dirigeait le
maître cuisinier Frédéric. Les moindres détails du menu et de la soirée m'en
sont demeurés présents et j'en reparle avec les deux illustres frères, chaque
fois que j'ai le plaisir de les rencontrer. Frédéric apprêtait le canard d'une
façon particulière. Il en tirait deux moutures, l'une au sang, l'autre en
grillade, également exquises. Je crois cependant que je préférais encore la
grillade. Il fallait le voir, Frédéric, avec son lorgnon, ses favoris
grisonnants, son sérieux imperturbable, découpant son coincoin dodu, troussé,
déjà flambé, le jetant dans la casserole, préparant sa sauce, salant et
poivrant comme peignait Claude Monet, avec le recul du jugé et la précision du mathématicien,
et ouvrant, d'une main sûre, à l'avance, toutes les perspectives du goût. Il
saluait, dans le cher Ali Bab, un connaisseur et un dégustateur, un exécutant
de sa taille, et, pour tout dire, un maître. Ce jour-là, nous savourâmes aussi
des soufflés de barbue, d'une formule fondante incomparable. Puis, un foie gras
de Strasbourg, qui devait certainement être de Gerst ; car j'ai trouvé, bien
des années plus tard, au réveillon de 1907, son pendant chez le cher docteur
Bucher, rue de la Nuée-Bleue, en cette même ville, encore captive des lourds
Allemands. Une discussion s'établit, à La Tour d'Argent, sur la question de
savoir si la salade de chicorée, légèrement pulvérisée à l'absinthe, devait, ou
non, accompagner ledit foie. Il me semble que c'est là une erreur et que le
goût de l'huile ne va pas avec celui du pâté. La cuisine anglaise, avec son
délicieux « pie » fondant, me paraît être de cet avis.
La gastronomie m'avait rapproché de plusieurs collègues de gauche. Daladier, considéré comme une hydre par les pauvres types du centre, chers
au comte de Fels, m'est apparu aussi comme un esprit agréable et orné. Nous
avions en commun l'admiration de Mistral, d'Aubanel et de Roumanille, l'amour
d'Avignon et de la Provence en général, ainsi que de la cuisine merveilleuse
que réalise le restaurateur installé au sommet du mont Ventoux. La gastronomie
m'avait rapproché de plusieurs collègues de gauche, notamment d'Archimbaud,
collaborateur au Rappel du cher et regretté Edmond du Mesnil, une des plus
belles et loyales natures, celui-ci, que j'aie rencontrées ici-bas. Archimbaud
est un lettré et un gourmand. Il m'a donné, sur les truites, des notions tout à
fait précieuses, celle-ci notamment: il n'y aurait plus que dans la Drôme que
l'on trouverait des truites anciennes, beaucoup plus savoureuses que celles
dites de repeuplement, à l'aide d'alevins.
La soupe aux choux et la soupe à l'oignon. [E. L. Ignace] avait Briand en horreur et Poincaré en mépris. Il me racontait, toujours
au vestiaire : « Imaginez-vous que, n'osant gracier Pierre Lenoir, fils de
son ami Alphonse Lenoir, la belle crapule que vous savez, il (Poincaré)
m'envoya deux fois le commandant J., au milieu de la nuit, pour me dire que
Pierre Lenoir, moribond, ne pouvait être exécuté. La première fois je fis
surseoir. La seconde je me fâchai tout rouge et je dis au commandant :
« Si ce n'est pas fait dans deux heures, c'est vous que je fais fusiller.
» En revanche, il adorait Clemenceau et il revint tout heureux d'un séjour chez
ce grand homme, qui lui avait fait faire une marche de vingt kilomètres, sous
la pluie, pour le régaler ensuite d'une soupe aux choux incomparable. Et, en
effet, la soupe aux choux est un de ces plats qui se gagnent par un effort.
Telle aussi la soupe à l'oignon, qui remet des fatigues de Vénus.
La Closerie des lilas et un chauve au faciès kalmouk. Au coin du boulevard du Montparnasse et de l'avenue de l'Observatoire, il
y a un cabaret, naguère flanqué de tonnelles, à l'enseigne de La Closerie des
lilas. En revenant de dîner chez mes beaux-parents à Bourg-la-Reine, il nous
arrivait, par les soirs d'été, d'y boire un verre de bière, ou de limonade. Le
public était composé d'étudiants, de bourgeois du quartier, et aussi de
révolutionnaires russes, qui parlaient bas, avec des mines de conspirateurs, à
une table située à l'écart. L'un d'entre eux, chauve, avec un faciès kalmouk,
nous frappait par l'étincellement de son regard sombre. C'était Lénine. Nous le
reconnûmes ensuite, d'après ses portraits. Quelle destinée étonnante que celle
de ce proscrit, de ce petit homme minable, pareil à un insecte taraudeur,
porté, par la grande houle, sur le trône des tzars et donnant l'ordre de
massacrer, à Ekaterinenbourg, toute la famille impériale ! Ces événements de la
vie politique aident à comprendre les événements, correspondants, de la vie
organique, où une petite cellule irritée, puis furieuse, puis déchaînée, pousse
une cancérose, une tuberculose, un lupus (selon la qualification neurochimique)
jusqu'aux extrémités de l'organisme.

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