J'aime

vendredi 23 juillet 2021

À la Saint-Sacrement, l’épi est au froment.

Un ami me disait en mars dernier « bientôt tu célébreras ton sixième anniversaire à la retraite ! ». A l’approche de cette échéance, je considérais avec lui ce que j’y avais gagné et ce que j’y vais perdu. Côté gain, plus de temps libre (sans aller-retour en train, en bus ou en voiture) et complétement débarrassé de la part de corvées que comportait mon travail au bureau des relations internationales ainsi que de la pénible situation d’un département où j’avais fortement investi dans le Plan Bologne… J’arrive même pas à imaginer ce qu’aurait pu être mon accablement si j’avais été happé par la crise sanitaire ! J’ai pris ma retraite comme on prend des vacances pour longtemps. Côté dégâts, tout d’abord la pensée déprimante que le départ à la retraite est quand même un grand pas dans la direction de la fin du spectacle qu’est toute vie. Ensuite la (fausse) perspective de la précarité financière. Enfin la perte des avantages dont je disposais : excellents biblis, salles et installations idéales pour des groupes réduits, et surtout le contact, le travail – avec l’amitié qui va avec – en commun avec les collègues francophones de nos trois Campus, toutes choses dont j’ai dû me passer au fond de ma brousse frontalière ou de mon l’exil doré bordelais. Ce que j’ai surtout regretté, c’est de ne plus pouvoir travailler avec ces enseignants-chercheurs, toute spécialité confondue, qui vivaient une véritable passion partagée pour l’enseignement en français, vraiment un outil épatant avec lequel j’aurai œuvré presque dix ans comme coordinateur de base, à créer et à retoucher des stages pratiques, des formations. C’est une des choses qui m’a le plus manqué… Sinon, j’ouvre une de mes nombreuses bibles et je tombe sur : « Tant que la terre subsistera, les semailles et la moisson, le froid et la chaleur, l’été et l’hiver, le jour et la nuit ne cesseront jamais » Genèse, 8, 22. Halte à la nostalgie, passons donc à la libération idéologique ! "Después de tanto todo para nada..." écrivait José Hierro[1], « tout ça pour ça ! » et justement ÇA fait toujours réfléchir. Au final, certains sont des êtres religieux, il faut simplement adapter la divinité selon l’air du temps. Le Marx barbu faisait un Bon Dieu plutôt réussi et Lénine un prophète fort présentable. Mieux que le christianisme il promettait non la félicité dans un autre monde mais pour demain. Un demain certes plus tangible et moins éloigné en apparence que le Paradis chrétien mais toujours repoussé tout de même à des lendemains chantants qui ne sont jamais arrivés...

***

Toute l’après-midi à regarder des photos de la réaction au soulèvement militaire et populaire de juillet 1936. Populaire car il y a eu aussi « du peuple » du côté des rebelles n’en déplaise à certains « historiens ». Les gens paisibles, quand on les force à se battre, ils tuent ; voir les exemples des Vendéens : s’il faut se battre, ce sera à mort. Attaqué par qui veut votre peau, vous répliquez avec le maximum d’énergie possible au lieu de tenter de raisonner l’ennemi. L’ennemi simplement désarmé reviendra. Notre actualité à couteaux tirés en est la meilleure preuve. Sur ces photos, beaucoup de révolutionnaires de légende ressemblent plus à une bande de trimards pilleurs, sans aucune dignité. Difficile d’y voir des gens sérieux ni même en colère mais des bouffons excités. Entre parenthèses, je sais qu’il y a eu pas mal de sages au milieu des fous implorant leurs congénères d’arrêter de tuer au petit bonheur, d’arrêter de détruire les infrastructures vitales du pays ou de vandaliser le patrimoine, de ne pas se laisser manipuler par les démagogues et les assassins… Cette minorité de pauvres gars lucides ayant un cerveau fonctionnel avait bien compris qu’il n’est dans l’intérêt de personne de détruire les fondements même de ce qui constitue la prospérité de n’importe quel pays. Et même si ces fondements sont entre les mains de gens qu’on n’aime pas, on n’as pas pour autant intérêt de les saccager. On détruit, dans le meilleur des cas on procède à un transfert de propriété mais on tente de garder intact ce qui constitue la base de la vie commune, de la prospérité, de la culture d’une nation et qui permet a minima de nourrir les gens. On préférait allégrement de doses de plus en plus fortes de nihilisme suicidaire et ravageur. Tout casser, tout détruire puis pleurer sur sa misère. Aucune conscience, juste de la violence. Il est donc urgent de faire avaler la pilule, surtout aux plus jeunes, de la « mémoire démocratique ». Quatre-vingt-cinq ans après l’horrible tragédie dans laquelle leurs formations politiques y sont pour quelque chose, les braves gens de la coalition sanchiste ont peur à raison : leur barbarie au pouvoir ne sera pas éternelle, même si elle de beaux jours devant elle. Je ne sais pas comment on s’en sortira, de ce bourbier. Toute parole sensée est stigmatisée. Chaque jour, leurs médias fidèles déversent sur l’opinion publique des tonnes de haine et de bêtise qui n’ont pour mission que de cacher leur incompétence dans tous les domaines, du prix scandaleux de l´électricité aux grotesques va-et-vient devant la pandémie… Rien à y faire. Ô chagrin, ô pitié. Après l'orage effroyable, que de jugements, ici, que de justifications, là. Alexandre Zinoviev (dont je lisais jeune Un héros de notre jeunesse : le héros, c’était Staline...) écrit à propos de l'époque stalinienne : « Comprendre ne signifie pas justifier. On peut comprendre sans justifier. On peut justifier sans comprendre. La justification est un phénomène d'ordre moral, la compréhension d'ordre gnoséologique. Si l'on s'en tient au point de vue de la compréhension, les causes du présent résident dans le passé. Si l'on cherche à justifier ou juger, il n'existe aucun lien avec le présent. (...) On ne peut pas juger le passé en se référant au présent. » On ne peut pas davantage juger ou justifier le présent en se référant au passé. Examiner l'histoire en se cantonnant dans les catégories de la justification ou du jugement, signifie s'ôter toute possibilité de comprendre.

***

Quand le socialisme prend le pouvoir, il consomme l’épargne productive pour redistribuer les richesses. Il commence surtout par ses proches et par la nomenklatura des différentes tribus qui l’aident à conserver ce pouvoir. Une fois qu’il a consommé le capital dont il a hérité, la production s’effondre et la pauvreté se répand. A ce moment-là, il ne reste plus que la propagande : « C’est la faute à la droite, aux Américains, aux investissements spéculatifs, aux riches en vrac, au fascisme, etc. »

***

L'aspect contemporain offert par la gauche culturelle n'a peut-être jamais été aussi pathétique. Sérieusement amochée par les coups de la réalité, elle entend désormais se venger, retardant et atténuant par des subventions publiques la confrontation de l'individu avec les clauses inexorables que la réalité finira par lui appliquer. Notre gouvernement sanchiste est le seul en Occident avec des ministres communistes qui ne s'excusent pas de l'être mais qui vous font vous excuser parce que vous ne l’êtes pas. On devrait lire au plus vite le livre de Sergio Campos Cacho, En el muro de Berlín. La ciudad secuestrada (1961-1989), avec cette idée tragique qu’avec une bonne quantité de gravats de la démolition de ce mur berlinois nos ministres socialo-communistes construisent un "projet de pays" depuis le palais de La Moncloa sous les auspices de M. Sanschaise, juste un gandin, une espèce de patron de salon de coiffure, un marchand de chaussures de luxe, un chef de rayon mais surtout pas un chef de gouvernement. Le moment venu, sera-t-il réélu ? Vu ce qui s’est passé sous Zapatero, ce ne serait pas étonnant du tout. L’histoire n'est pas celle des hommes doués de raisons mais celle de leurs passions et dans une élection de ce type, le monstre médiatique connaît son affaire. Mieux que ça. On bombarde sans fatigue l’opinion publique avec le gros calibre des bonnes intentions, loin de toute association de celles-ci avec un quelconque résultat tangible. Procédé que Claudel a appelé l'argumentation rotative qui, comme un chien à la poursuite de sa queue, tourne autour de l'argument avant de la mordre. Tourner, mordre, se relancer dans sa rotation... Et notre président a démontré ses capacités de ne jamais s'arrêter.

***

Les critiques au conseil municipal qui font rage là où j’habite, à part tout ce qui touche de près ou de loin à la pandémie, peuvent être regroupées sous trois grandes rubriques : la saleté, l’enlaidissement provoqué par les crottes de chiens un peu partout et les entraves de toute sorte à la libre circulation des piétons sur les trottoirs : des planches à roulettes, des vélos, des motos, des trottinettes …  Dans la plus totale confusion, l’espace urbain devient chaque jour une espèce de jungle parcourue par un catalogue toujours renouvelé de vandales et des hooligans suivant leur propre voie. La malpropreté est une question récurrente depuis des années : des poubelles vides au milieu de monceaux de papiers gras sales, de plastique, de bouteilles et de cannettes. Enfermée dans un stupéfiant déni de réalité, la municipalité se contente de faire appel au « civisme », dans la novlangue dont elles usent et abusent toutes au nom d’un paradis sur terre qu’on a du mal à toucher du doigt.

***

La mejor forma de conseguir una cruzada en favor de una buena causa es prometer a la gente que tendrán la oportunidad de maltratar a alguien. Ser capaces de destruir con buena conciencia, poder comportarse mal y llamarle "justa indignación" a tu mal comportamiento, éste es el colmo del lujo psicológico, el más delicioso regalo moral. 

Aldoux Huxley, Los escándalos de Crome

***

Michel Houellebecq écrit à propos des féministes dans Extension du domaine de la lutte : « Les féministes, grossièrement agressives, prétentieuses et stupides, anéantissent définitivement chez leurs soi-disant « sœurs » toute aptitude à l’amour, aussi bien mental que physique ; elles se comportent en fait en véritables ennemis de l’humanité. Impitoyable école d’égoïsme, le féminisme contemporain s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût. Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, à une femme passée entre les mains des féministes. Mesquinerie, égoïsme, sottise, arrogance, absence complète de sens moral, incapacité chronique d’aimer : voilà le portrait exhaustif d’une femme féministe. »

***

Ville idéale : nulle célébrité n’y est née, n’y a vécu, n’y est morte.

***













Tolède en fête, en juin, malgré les virus et d’autres empoisonnements plus dangereuses encore. « Ces processions, outre leur spécificité liturgique, avaient toutes pour fonction de marquer l’emprise spatio-temporelle de l’Église sur le village. Il s’agissait de frapper les imaginations, d’impressionner les yeux et les cœurs. Il s’agissait également de s’assurer non pas seulement le magistère du vrai mais aussi le monopole du beau, d’offrir aux petites gens un cadre esthétique à leur expérience sensible du sacré. La plus spectaculaire d’entre toutes était, sans conteste, la procession de la Fête-Dieu ou fête du Saint-Sacrement qui, comme jadis les acclamations carolingiennes, proclamait à travers ses cantiques chantés alternativement par les voix d’hommes et les voix de femmes le triomphe du Christ-roi : « Parle, commande, règne / Nous sommes tous à toi/ Jésus étend ton règne/ De l’univers soit roi. » Porté par le curé ou le recteur, l’ostensoir abritant la sainte hostie scintillait sous le dais, suscitant sur son passage signes de croix et génuflexions. À mesure que le cortège avançait entre les façades pavoisées de tapisseries et les fenêtres enguirlandées de fleurs, un prêtre bénissait chaque maison. Les jeunes filles vêtues de blanc, la cordelette d’un corbillon passée au cou, jetaient des pétales de rose sur les trottoirs, les communiants et les communiantes brandissaient les bannières sur lesquelles les mères, de génération en génération, s’étaient affairées à coudre l’étamine, les écoliers défilaient sur deux rangs, encadrés par leurs maîtres et, fermant la marche, juste avant la fanfare, les enfants de Marie foulaient aux pieds les rues recouvertes d’un tapis de sciure teinte de différentes couleurs. Miracle de la fête qui ignorait les inégalités sociales, brassait les villageois de toutes conditions, modifiait les dispositions psychologiques et morales de tous ceux qui, même modestement, en étaient, ce jour-là, les acteurs. »

Patrick Buisson, La fin d’un monde

***

Nikolaï Chtchiolokov (ministre de l'Intérieur sous Breznev, adversaire de Iouri Andropov, chef du KGB) essayait d’inculquer à ses camarades cette vérité : « On ne doit pas châtier ses ennemis, mais les étouffer en les embrassant ». Source intellectuelle hypothétique du sanchisme décidant la grâce et le pardon des suprémacistes catalans ?

***












 



 

De plus, toute la propagande droit-de-l’hommiste, y compris sur les droits des LGBT et d’autres lettres majuscules de l’alphabet qui échappent à ma perspicacité, de la part des pires marchands d’armes au monde permet de renforcer le discours sur la supériorité morale de l’Occident face à la Russie, l’Iran, le monde musulman en général, ou même la Hongrie. Et par là même, de vendre plus d’armes pour défendre nos valeurs. On ne sait jamais ce qui est le plus étonnant : le cynisme de la bourgeoisie ou les illusions des intellectuels « de gauche » qui la renforcent en prétendant la combattre. Dans le Manifeste, Marx et Engels annonçaient parfaitement la conversion de la bourgeoisie aux droits des LGBT, au féminisme, à l’antiracisme etc. : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l’homme féodal à ses “supérieurs naturels”, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du “paiement au comptant”. Elle a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d’échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l’unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l’exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages. La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent. »

***















« La rencontre d’un homme, quel qu’il soit, avec le communisme, se fait en deux tours. Au premier tour, c’est presque toujours le communisme qui gagne ; telle une bête féroce, il se jette sur vous et vous fait tomber. Mais s’il y a un second tour, c’est presque toujours le communisme qui perd. L’homme a ouvert les yeux et il comprend qu’il s’est incliné devant le mensonge. Et il est vacciné pour toujours. »  Soljenitsyne, Interview au magazine Le Point, Zurich, décembre 1975

***

« D’instinct et sans pouvoir encore le théoriser, je perçois la culture rock et la mythologie du rebelle qui l’accompagne à travers la figure d’un James Dean comme une entreprise d’abrutissement collectif, ou plus exactement de captation et de détournement de l’énergie vitale propre à la jeunesse. Et c’est bien là l’objectif : convertir la rage improductive de l’adolescent œdipien en une “attitude” directement exploitable par le marché et, ruse suprême, faire en sorte que les jeunes vivent leur soumission au nouvel ordre marchand non comme une aliénation mais au contraire comme la modalité socialement la plus valorisante d’une “révolte” sans concession. Cette lobotomisation via la sous-culture américaine me répugne. »  

Patrick Buisson, interviewé dans L’Express du 27 mai 2021.

***

« Au cours de l’hiver 1974, la « tribu instruite » d’Union soviétique aurait été épouvantée si elle avait aperçu son reflet dans le miroir de l’histoire, dont l’impassible surface aurait offert des images déformées par la crispation, des visages tordus par la rage, des yeux aveuglés de haine, des âmes dévorées par l’envie la plus noire. L’oreille la plus blasée aurait été assourdie par les injures grossières, souillée par les insultes. L’affaire Soljenitsyne avait révélé une telle dépravation de l’agit-prop soviétique qu’il ne pouvait en résulter que dégénérescence et destruction. Le cas Soljenitsyne révélait un tel degré de décadence chez l’intelligentsia officielle (capable, à la demande, de stigmatiser et de clouer au pilori tous ceux que le pouvoir désignait) que son existence même avait perdu tout son sens au regard de l’histoire. Que devait ressentir le lecteur crédule si les plus célèbres artistes de son pays – sculpteurs, compositeurs, réalisateurs, acteurs – prenaient part au mensonge collectif par le truchement des journaux, de la radio et de la télévision ?  Si les publications rivalisaient d’invention dans le dénigrement et la calomnie, et se présentaient comme la résistance au « vlassovien de la littérature » ? Si, du haut des tribunes du Parti, les conférenciers bien entraînés distordaient en tous sens le nom abhorré, en en permutant les lettres pour dévoiler quelque scandaleux mystère ? Et ceux-là mêmes qui avaient un jour piétiné des hommes parce qu’on leur en avait donné l’ordre étaient prêts aujourd’hui à en écraser d’autres. Tous ceux qu’on leur désignerait. Mais dans l’intérêt de qui faisait-on cela ? Du pays ? de l’État ? du peuple ? Le génie se mettant au service de la scélératesse favorise la vilenie : « Nous croyions qu’il existait un niveau de génie incompatible avec la bassesse. Nous pensions qu’il existait des sommets lumineux de l’esprit humain où il n’y avait pas place pour les actes mesquins, intéressés et lâches. À quoi pourrons-nous croire maintenant ? … Vous vous êtes trahi, vous avez trahi la Science ».

Lioudmila Saraskina, Alexandre Soljénitsyne

***

Quand la révolution était considérée comme une bonne chose, l’aurore qui s’était levée à l’Est, la participation des Juifs à la révolution n’était pas occultée, au contraire, on la soulignait avec orgueil. Maintenant que la révolution s’est réduite au Goulag et que ses conséquences s’apparentent à la barbarie, le fait de rappeler la participation de Juifs est qualifié d’antisémitisme. Note glissée sous une pile de dossiers au cours de la lecture du livre de Yuri Slezkine, Le siècle juif

***

 « Quant à la Résistance, dont Radio-Londres était le porte-parole, et, dirions-nous aujourd'hui, le publicitaire, la France profonde, complètement installée dans l'Occupation en attendant que « ça passe », ne se souciait que comme d'une guigne vague. Elle s'en moquait, la France profonde, dans sa majorité immense, de la Résistance. Elle s'en tapait, elle s'en foutait, elle s'en branlait et tout un dictionnaire d'argot ne suffirai pas à nommer son indifférence. D'ail leurs, jusqu'en 1944, il fallait, pour détecter ses nappes, de bonnes baguettes de sourcier même si le mythe, bricolé d'abord par de Gaulle et les communistes et ensuite par « quarante millions de pétainistes » (comme dit Amouroux) précipitamment reconvertis en héros, clame, maintenant depuis plus de quarante ans, le contraire. Il y eut < des » résistants de grand courage et de pur héroïsme, mais la France, mille regrets mais ce fut ainsi, ne résista pas et c'est, mille regrets encore, le moins qu'on puisse dire. Que de maquis », par exemple, furent peuplés non par le patriotisme et la volonté farouche de se battre contre l'ennemi mais par le refus du STO (Service de Travail Obligatoire) en Allemagne, où la crainte était grande de souffrir de maigres pitances, de froids, d'isolements et de bombardements et d'y subir, en somme, le sort de "nos chers prisonniers" sur lesquels toute la propagande de Vichy, relayant en cela le sentiment naturel de tous les Français, invitait à s'apitoyer. Combien de mes aînés vis-je partir au maquis - c'est-à-dire trouver asile dans des fermes de la Montagne Noire - en s'écriant : « J'ai décidé de me battre, et de vaincre ou de mourir face aux Allemands. Enfin, l'heure est venue ! » ? Aucun.- Tu pars en Allemagne ? - T'es malade, non ? Tu crois que je vais aller faire le con là-bas ? Je file au maquis. Aucun n'allait se battre. Tous filaient se planquer. Ce n'était pas un engagement mais bel et bien une fuite. Ils se conduisaient, en vérité, comme leurs aînés de 1940 mais, cette fois, au lieu de détaler en panique devant l'Allemand victorieux, ils couraient se cacher en attendant - là fut l'alibi de 1944 et la dorure patriotique de leur choix défaite. Par quel impossible miracle la France de 1940 vaincue et, en son organisme débilité méritant de l'être - puisqu'elle le fut! -, effondrée avant de combattre, ricanant (« les gueules de vaches ») devant son armée et ne l'applaudissant que lors des revues du 14-Juillet à cause des couleurs et du spectacle, comment cette France profonde aurait-elle pu, miraculeuse ment, se retrouver brûlée par un patriotisme la jetant en masse, comme en 1914, vers les brasiers du sacrifice ? Vit-on jamais un corniaud battu et, en son honteux secret, content d'avoir été si vite rossé (« Ouf ! la guerre est finie! ») sans qu'aucune de ses blessures soit mortelle, se métamorphoser promptement en dogue ? Il ne faut pas juger et condamner. Il faut comprendre. Il faut laisser remonter à sa mémoire mille détails, essayer de retrouver le mouvant, l'incertain, le quotidien, ne rien figer sous les lumières projetées ensuite sur cette époque et n'éclairant ceci qu'afin de juger et cela qu'afin d'exorciser, ne rien solidifier, se souvenir que les Français de ce temps n'étaient pas ceux d'aujourd'hui, que le monde alentour, les mœurs, les travaux et les jours, les codes, les « consensus », les « tabous », les rites, les conforts, les espoirs, les formes, les langages, les rapports sociaux» (etc.) n'étaient pas les mêmes ; que les Français de l'Occupation n'avaient pas le même passé que ceux qui, après la guerre, en brusque et immédiate amnésie, furent leurs juges ou, plus tard, leurs fils accusateurs. » 

---

[Sartre] ne lisait pas. Il pêchait des phrases afin de bâtir sa thèse dont il possédait les blocs qu'il scellait les uns aux autres avec le ciment des citations. Ayant décidé que ses adversaires étaient des jean-foutre tapis dans les pénombres de la mystique où ils martyrisaient la Raison, il ne lui restait plus, à partir des pièces à conviction, qu'à prononcer un réquisitoire implacable. J'ai observé, plus tard, chez d'autres, combien est efficace cette méthode. Sartre, par exemple - qui lui non plus ne lisait pas mais pêchait aussi, avec cette virtuosité que Normale-Sup donne en prime à ses anciens élèves -, était capable de prouver n'importe quelle thèse. Le procédé était simple : comme, de cette thèse, il avait, quant à sa vérité ou à son erreur, une idée a priori, il lui suffisait de plonger la main dans un panier à citations et d'en saupoudrer (sucre s'il était avocat, sel s'il était procureur) le raisonnement. La méthode vaut également quand on rédige une biographie. Avec les « citations » habilement triées d'une vie, X sera un saint ou un monstre. On peut aller plus loin encore et c'est l'histoire elle-même qui bégaiera tout ce que vous voudrez. Voulez-vous, par exemple, d'une « Commune » ramassis d'ivrognes et de canailles ? Voici... Mais une « Commune » phalange de héros serait selon vos désirs ? Voilà... Chez les marchands fripiers de l'histoire, tous les vêtements sont réversibles. Au client de choisir. 

---

« Mon père votait socialiste. Après la guerre 39-45, il vota tantôt socialiste, tantôt communiste puis, dans les années 60 et à partir du retour de De Gaulle, je devins le conseiller électoral, très écouté, de mes parents. A la ville, au village, j'entendais, enfant, des propos « politiques » et j'ai acquis ainsi une expérience que je communique ici volontiers aux politiciens s'ils veulent, en démocratie, réussir électorale ment. 1) Il faut désigner l'adversaire et ne lui faire aucun cadeau car le peuple est simple et a besoin d'idées et de sentiments blancs ou noirs. Si on lui demande de s'aventurer dans le gris, il est perdu. Lorsque les politiciens déclarent : Les Français sont adultes et... », ils mentent de sang-froid et savent pertinemment qu'un peuple n'est jamais « adulte et réagit en fonction de passions (et d'intérêts) et non de raisons claires (et de sacrifices, dévouements, abnégations, etc.). Si les peuples étaient adultes, cela, depuis des milliers d'années, ne serait pas passé inaperçu. 2) Il faut toujours faire des promesses. Démagogiques ? Oui, si c'est nécessaire. Sans le carburant Promesses, le moteur populaire ne tourne pas. La religion dispensant celles qui sont divines (immortalité, etc.), la politique se doit de fournir celles qui sont terrestres. Oui mais si ces promesses ne sont pas ensuite tenues ? Aucune importance. Primo, vous êtes au pouvoir ; secundo, vous n'avez qu'à promettre toujours mais autre chose. La seule différence entre les années du premier demi-siècle et celles que nous vivons consiste en ceci : nous ne sommes pas immergés dans le même temps si bien qu'en ce qui concerne les promesses, il faut aujourd'hui les multiplier à toute vitesse et, au fur et à mesure qu'elles se déflorent, en fabriquer de nouvelles sur le même rythme échevelé. Mon grand-père, par exemple, espérait qu'un jour il toucherait « la retraite des vieux ». C'était pour lui la terre promise, le paradis enfin... Il mourut à la tâche sans avoir cueilli des fruits qu'il croyait d'or et vers lesquels il avança la main pendant de si longues années. La loi, de son vivant, ne fut pas votée et il mourut, houe à la main, dans une vigne, à soixante-dix ans, le corps noué par le travail et la peau tannée par les froids, les pluies, les vents et les soleils. Les os qui criaient le matin, au lever, les reins écrasés et cassés, le soir, par la fatigue, les traits burinés sous la vieille casquette, les mains, si sèches, si fortes, qu'elles auraient pu broyer mes menottes d'enfant, le regard las, la parole rare. Et dur, si dur à la peine. Et fidèle à son travail, à son outil, à sa terre, et capable de faucher ou de bêcher, du lever au coucher du soleil, sans qu'un maître ait besoin d'exercer une surveillance. Le dieu adoré : le Travail. La première vertu : le Travail. Et le respect de soi et la considération des autres par le Travail obtenus. « C'est un travailleur ! » Suprême éloge. C'est un feignant ! », suprême blâme. Ce qui aujourd'hui peut paraître le plus extraordinaire si l'on n'a pas connu ce milieu » » et si l'on est, ainsi, incapable d'en revivre les rythmes et d'en imaginer « l'éthique » (la weltanschauung...), c'est la patience dans le travail. » 

---

« Et Don Ernesto apparaissait, de plaza en plaza, relique barbue et toujours smiling - il se retenait presque pour ne pas faire le V churchillien à ses admirateurs dans les bagages d'Ordoñez, accompagné de son épouse aux cheveux blancs à reflets bleus et au sourire américain. Et Don Ernesto s'asseyait, exhibé, au côté de l'épouse papotant intarissablement et à qui jamais il ne disait : « Ferme ta gueule insupportable d'Américaine touriste, occupe-toi de tes oignons, sinon, fous le camp d'ici. C'est pas ta place, sale emmerdeuse ! » Mais non, le grand homme, le tueur de lions, le libérateur de Paris, le pêcheur d'espadons, le macho barbu écoutait sa mémère avec cette terreur enfantine qui tremble dans le regard des hommes américains devant leurs gorgones. J'étais atterré. Déjà, Mort dans l'après-midi n'avait jamais soulevé mon enthousiasme et la navrante espagnolade de Pour qui sonne le glas, sommet d'imbécillité encore plus grotesquement espagnolante que l'Espoir de Malraux, m'avait évidemment convaincu que l'Américain Hemingway avait compris, pénétré et vécu l'Espagne à peu près comme moi les rites et mystères du Vaudou. Très vite, m'étaient apparus les trucs, les pittoresques bêtifiants, les recettes pour touristes aseptisés et, nulle, la sensibilité Reader's Digest, tapée à la machine, payée au mot, trafiquée comme un scénario avec sang, volupté et mort et nulle, inculte, air-conditionnée, américaine en un mot, et abyssalement nulle la sensibilité à l'Espagne vraie et profonde. Une fois de plus, je découvrais l'imposture d'un homme se servant de l'écriture pour ériger sa statue en régule. »

Jean Cau, Croquis de mémoire

***

 « ... quand on a quinze ans on doit pouvoir voler comme avec des ailes d'ange. » Jean Giono

***

« L’entreprise sartrienne de dégradation obstinée de ceux dont il parlait (Baudelaire, Tintoret, Mallarmé, Flaubert, etc.) m’a presque tout de suite, et pour toujours, dégoûté de son œuvre. Ce grand encenseur du monde (entendons-nous : du monde tel que son progressisme le voulait), ce grand bénisseur fut aussi, et logiquement, un haïsseur de l’Histoire. De l’Histoire, c’est-à-dire de l’immoralité plurimillénaire. Auteur politically correct par excellence (c’est pour ça, bien entendu, que la connaissance américaine de la littérature française moderne s’arrête à lui et à Beauvoir), jugeur universel, procureur multi-lames, vertuiste de la plus détestable espèce, prince des cabotins du cordicolisme le plus militant, Sartre laisse une œuvre exceptionnelle en ce sens que, pour la première fois depuis la fin de la grande littérature religieuse, l’appréciation morale (accompagnée bien sûr de la médisance la plus pointilleuse) y domine tout : à côté de lui, Mauriac ou Bernanos ont l’air d’espiègles mécréants. Sartre gratte le passé comme s’il s’agissait de sa propre plaie. Sur fond de prédication (« La littérature doit se rendre compte qu’elle existe dans un monde où les enfants meurent de faim », etc.), sa méchanceté moralisante annonce l’avenir. Dans ses calomnies, dans ses ragots dégoûtants (Flaubert s’est conduit comme un salaud au moment de la Commune, Tintoret n’était qu’une sorte d’épicier frénétique, Céline s’est fait payer par les nazis, Dieu n’est pas un artiste, Baudelaire est un petit-bourgeois cedipien et réac tionnaire, etc.), tout l’esprit de clocher, toute la calomnie automatique qui va sourdre, comme naturellement, des millions de consciences du village global mac-luhanien, sont déjà contenus. Le Spectacle avait besoin de son Corbeau, la littérature de l’ère spectaculaire avait besoin de son Ubu philanthrope. La seconde moitié de ce siècle, époque où la dictature du Bien (confor misme, mesquinerie, surveillance, jugement moral) a commencé à s’épanouir sans retour, l’a reconnu comme son maître. Sartre, pseudo-dénonciateur du Spectacle, en est l’un des anges tutélaires injustement méconnu. » 

Philippe Muray, Ultima necat IV




 

 

 

 

 



[1] Auteur du poème Vida dont voici la dernière strophe : Qué más da que la nada fuera nada / Si más nada será después de todo / Después de tanto todo para nada... Que le néant n’ait été que néant, cela ne change rien / Car ce néant ne sera que plus profond en fin de compte / Pour aboutir à néant après tant de choses.

mardi 22 juin 2021

Le retour de l'été

 

Des efforts débridés pour bannir la MÉMOIRE de l'apprentissage. Surtout de la part de la psychologie cognitive. L'enseignement et l'apprentissage devraient être considérés comme des frères et sœurs séparés. L'utilisation de la mémoire comme ressource d'apprentissage conduit inévitablement à la monotonie du simplement répétitif, non critique, mécanique, sans approfondir dans la portée de ce qui a été réellement appris... Soit. En revanche, dans le domaine de l'HISTOIRE, les propriétaires du manège en ont fait un instrument indispensable. Jusqu'à ce qu'il devienne LOI. Avec un riche assortiment d’amendes, peines de prison et mort sociale pour ceux qui veulent explorer au-delà des marges imposées. Ainsi, la "mémoire", occultant d'autres domaines du savoir, émet une lumière étendue et irrécusable dans celui-ci.

***

La personne violente, capable de tuer pour imposer d’un seul tenant ce qu’elle prend pour des idées, établit des règles du jeu particulières en refusant énergiquement de faire peser sur ses propres épaules les conséquences de ses choix. Mais il y a un hic : quand elle a décidé d’éliminer physiquement quelqu’un, elle s’est déjà tuée préalablement elle-même. Elle est dans l’impossibilité de comprendre, avant de passer à l’acte, qu'elle a déjà été, elle-même, fatalement, sa première victime. À chaque fois qu’elle décidera d’abattre un « ennemi », elle aura effacé à jamais la partie d’être humain qui aurait pu demeurer en elle. Et comment pourrait-on endiguer tant de haine quand on n’a pas conscience du mal qu’on inflige à autrui ? À un moment donné, que ce soit à son tour de mourir par l’épée ne relève guère que du pur accident car, bien auparavant, quelqu'un qui prend la détermination de dénaturer ainsi sa vie ne pourra plus s’affranchir des aléas de son état de bête sauvage. Et par voie de conséquence, quiconque est incapable de se reconnaître misérable ne mérite nullement la miséricorde…

***

« Ceux qui auront été intelligents brilleront comme la splendeur du ciel, et ceux qui auront enseigné à la multitude brilleront à perpétuité comme les étoiles. » Daniel 12:3

Ce que vous devenez à la fin de votre vie détermine le sens ultime de votre parcours. Les incidents survenus au long du chemin n’ont pas d’importance, seule la suite ordonnée des évènements aura de la valeur. Je pourrais ou non être pardonné pour tout le mal que j’ai causé, mais cela n'empêchera pas qu’il a bien eu lieu. Lorsque l’ère éternelle de la fin des temps arrivera enfin, chacun brillera de la lumière ou des ombres qu’il aura accumulées au cours de sa vie dans ce monde.

***

Lorsque le cordon ombilical à travers lequel le sang de notre mère nous a nourris est coupé, nous nous trouvons soi-disant libres mais désemparés, impuissants. Nous devenons autonomes amis des animaux abandonnés au rythme de notre cœur. Dans une seconde naissance, contrairement à ce qui se passe dans la première, nous perdons notre indépendance, nous sommes plongés dans des abîmes inconnus, nous ne sommes plus vraiment libres. Si la première naissance nous sépare de notre mère en coupant le cordon, la seconde nous remet à nos semblables, liés par une série d’attaches qui nous ficèlent pour la vie. Il y a une grande différence entre la première et la deuxième naissance. La première, jusqu’à l’accouchement, dure trente-six semaines et se consomme en quelques heures, entre l’eau et le sang que notre mère répand en couches. La seconde se développe tout au long de notre existence, elle avance, elle fait marche arrière, elle se nourrit du feu des joies et des peines où brûle la Grâce, notre forge, et finit par se clore après notre mort. Certains cherchent désespérément des chaînes pour se lier au monde, d’autres prennent plaisir à enchaîner ceux qui les approchent. Le harcèlement des marchands de chaînes est permanent.


***

Il faut faire très attention à ce que les connaissances n’entravent pas la sagesse.

***

« Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le ; car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas. » Ecclésiaste, 9:10

Je me flatte d’être fils de manœuvres et je garde, de tout mon cœur, mon admiration pour ceux qui poussaient la charrue ou menaient les bœufs, ceux qui bâtissent des maisons et ont sué dans la chaleur des forges, pour les pieds et les mains habiles des potiers façonnant l’argile sur la roue… ces gens-là ne sont pas très recherchés par les institutions, les pouvoirs ou les parlements et normalement ils n’occupent pas des positions d’honneur ni dressent leur tréteau pour bonimenter comme des camelots de l’éphémère foire sociale. On a écrit, à propos de ces gens-là, qu’ « ils assurent la création éternelle et leur prière se confond avec les tâches de leur office. »

***


Un jardin joliment fleuri comme celui de ma chère R. pousse les portes de la sensibilité. Le bonheur s’y engouffre d’une manière extraordinaire. Comme on réagit à ces nuages ​​entrebâillés, traversés par des rayons de lumière dans n’importe quel paysage. Ou comme on s´émeut sans raison au crépuscule. Il n’y a pas de meilleurs endroits ni de meilleures heures pour laisser son cœur se reposer, seul ou en agréable compagnie. À l’aube ou au crépuscule. Au moment où le ciel se montre ou tire sa révérence gardant toujours son bleu et parsemé d’étoiles. Tomás de Mattos écrit que « le Béni du Ciel se manifeste dans les crépuscules » et il n’y a pas de meilleur temple pour l’accueillir que celui qu’on aura élevé dans nos propres cœurs.

***

Comme ma mère tentait de m’enseigner au cours des longues veillées étoilées attendant le retour du travail de mon père, j’ai évité – quand cela m’a été possible – de m’endormir dans mes propres rêves lentement disparus dans le bourbier de l’oubli, j’ai essayé de ne pas tomber dans le piège de velours tendu par l’encensement des flagorneurs et j’ai appris à colmater avec détermination  les déchirures de l’ignorance et du non-savoir. Maintenant j’espère que le feu de celui qui vit éternellement éclaire toujours ma lanterne, me sauve de l’obscurité de la longue nuit que, à travers le désert de son existence, chaque esprit doit traverser jusqu’à ce qu’il ressente cette Présence secrète qui inonde les cavernes les plus obscures, les gouffres les plus enfoncés, les puits les plus profonds…

***

La démocratie espagnole est dans un état de putréfaction avancé dans laquelle grouille et se développe la pire des vermines qui se délecte des chairs délabrées de ce que fut un jour notre patrie commune. Quelle consternation, quel dépit d’assister à cet effondrement, à la glorification des nationalismes périphériques ou non, mais tous pure manifestation d’un micro-sionisme suicidaire et à l’idolâtrie de l’insignifiance propagée par les pires absurdités de l’idéologie yankee où le règne insupportable des inversions prend une ampleur jamais atteinte : les lobbyistes milliardaires passent pour de pauvres persécutés, le laid devient la référence, l’imbécilité est un critère de réussite, la femme est un homme (et inversement…), les minorités écrasent les majorités par le biais de lois spécieuses, d’associations partiales influentes et de réseaux politico-médiatiques aux rôles obscurs et très éloignés de l’utilitarisme sinon du bien commun. Le paradoxe est flagrant : des gens qui n’ont aucune compétence particulière mais un pouvoir certain peuvent contraindre ceux qui ont le savoir et pensent avoir le devoir de le faire connaître, à se taire ou les punir pour avoir parlé. Ce microcosme dominant le brouhaha médiatico-politicard, qui n’a de la société dans laquelle il se nourrit qu’une vue partielle et bien souvent virtuelle, définit les règles de vie et de conduite et donne le “la” de la pensée autorisée censurant tranquillement le reste.

***

Sánchez ne cédera rien parce qu’il n’est pas là pour gouverner. Il n’est même pas là pour être réélu et encore moins pour faire une carrière politique. Il se fout de tout ça, et donc il se fout de ce qu’on pense ou dit de lui, de sa cote de popularité, de son avenir politique. Sánchez est un condottiere mandaté par des commanditaires très puissants pour détricoter tout ce qui était national et solidaire en Espagne. Et sa récompense ne sera pas d’être réélu comme cette vieille merde de Zapatero ou de prendre place dans le paysage politique, sa récompense sera d’aller siéger dans tous les conseils d’administration des sociétés parrainées par ses commanditaires. Ce n’est rien d’autre qu’un homme de main qui obéit à des ordres et qui a agi en deux temps : en pourrissant l’État de l’intérieur à la tête d’une organisation complètement dévorée par les suprématistes et en prenant ensuite prétexte de ce pourrissement pour mener à bien son pillage en règle de l’état. Voilà pourquoi il se moque de tous les scandales à répétition le concernant et concernant son gouvernement. De ses ridicules trente secondes trottinant à côté de l’inquiétant automate gâteux Biden. Voilà pourquoi nous avons un gouvernement “de bric et de broc” composé sans vergogne de populistes en chute libre et de séparatistes insatiables, voilà pourquoi il garde une Procureure en dessous de tout, pourquoi son ministre de l'intérieur peut éviter à deux reprises la réprobation au Parlement grâce à l’appui séparatiste. Voilà pourquoi il met sans honte un pittoresque Ministre à la tête du ministère des transports, la mobilité et je ne sais quoi de plus, un mec capable de tripoter les quarante mallettes itinérantes de Madame Delcy Rodriguez (personnage haut placé du régime vénézuélien) et de se faire protéger par un sinistre garde du corps aux comportements de voyou qui menaçait le maire de León, socialiste lui-aussi, dans des termes peu rassurants : « On a encore trois ans pour te baiser à fond ! »  Voilà surtout pourquoi il ne cède et ne cédera devant aucune critique. Parce qu’il s’en fout. Il se fout de vous, il se fout du pays, il se fout de tout. C’est son homme de confiance, le puant I. Redondo qui s’occupe de tout ce tout à sa place. Il détricotera tout jusqu’au bout sans écouter personne, sans état d’âme, sans penser à l’avenir de son parti dévasté.  Et il partira en laissant un pays épuisé et exsangue, trop sonné pour se défendre contre le plus violent des systèmes de finance ultralibérale qu’on puisse imaginer. Petit chef, déjà foutu à la porte de son parti à coups de pied au cul, épaulé par une petite mais puissante coterie d’intrigants qui met le pays en coupe réglée depuis des années sous couvert de pouvoirs institutionnels indûment accaparés, et qui regroupe des tricheurs, des menteurs, des arrivistes, des assoiffés de fric, des voleurs, des fraudeurs, des traîtres à la Nation, des incompétents, des décadents… Le tout derrière une marionnette manipulée par les riches oligarchies périphériques. On a du mal à se donner la peine de citer les noms de ces racailles car on pourrait donner aux lecteurs l’impression de d’avoir déposé des étrons au milieu de cette page.

***

Question d'une bonne amie de Gasteiz : ne pas compter sur vous, après tout le mal que vous vous êtes donné pour l'intégration au Plan de Bologne ! Pourquoi vous ont-t-ils infligé cette blessure en 2008 ? Il ne valait même pas la peine de quêter leur sympathie dix ans auparavant ! Je n’ai jamais été des leurs et j'en avais pas besoin. Leurs combines stupides ! Amis à vie et le lendemain, ennemis mortels. Rancunes parallèles à leurs vies sans intérêt. Du coup, j’ai encouragé et soutenu la candidature à la direction de mon département, en 2012, d’un honnête homme – au sens du 18e – qu’ils avaient pris en haine, boycotté et méprisé implacablement depuis des années… Il a dirigé adroitement le machin faisant équipe avec un Belge qui, au moins, s’était donné la peine d’apprendre le basque, lui. Le mec qui l’avait précédé au secrétariat étant une burne de chez burne, l’ambiance n’en était que plus purifiée pour les neurones de tout le monde. Mon travail aux RRII et surtout avec le groupe francophone de chercheurs et d'enseignants sur nos trois Campus m'a largement suffi, m'a procuré très largement satisfaction et m'a permis de découvrir à quel point le travail des gens discrets et efficaces faisait tourner le manège beaucoup mieux que les simagrées ridicules des enflures autoproclamées géniales. 

***

Ma mère, très liée à ma sœur par de profonds liens d’interdépendance, m’avait intimement blessé me jetant un jour à la figure mon incapacité à comprendre leur manière de relever les défis de leur quotidien : comment pourrais-je les comprendre, moi, qui avais tout reçu sur un plateau ? La balance n’était pas équilibrée, elle penchait en ma faveur depuis le début de ma vie. Pour qu’elle penche du bon côté il fallait reconnaître la force probante de l’autre partie, la meilleure. Pour sa balance à elle, ma sœur voulait équilibrer ses trois plateaux plaçant au milieu ce fléau lapidaire : « Ou bien tout le monde, ou bien personne » Ce levier sans contrepoids, déjà sous l’emprise du bêtement correct, concernant l’orientation des études de ses enfants, manquait de stabilité et n’était pas manœuvrable. Je voyais dans cette pensée stupide une sanction implicite au cas où chaque enfant ne montrerait pas de capacités intellectuelles strictement identiques. Voilà comment je me suis fait coller le plateau dans la gueule…

***

 

 

mardi 8 juin 2021

Fil tendu aux portes de l'été


¿Cuándo es cuando se cambian las funciones del alma y los resortes del cuerpo
y en vez de llanto no hay más que risa y baba en nuestro gesto?
Si no es ahora, ahora que la justicia vale menos, infinitamente menos
que el orín de los perros;
si no es ahora, ahora que la justicia tiene menos, infinitamente menos
categoría que el estiércol;
si no es ahora ... ¿cuándo se pierde el juicio?
Respondedme loqueros (…)
León Felipe, El payaso de las bofetadas y el Pescador de caña: ‎poema trágico español, El Colegio de México


***

Générosité gouvernementale de la bande à Sanchez pour les suprématistes catalans, pour les mafieux basques, pour… Quels gens généreux ! Quels hommes de paix ! Capables de vaincre la répugnance inépuisable, normalement spontanée, que provoquent presque partout tous ces malheureux à peine avant-hier encore fiers de leur déclaration de l’indépendance pour quelques instants ou les héros de la meute des tueurs dans le dos, des racketteurs, des balances de leur voisin. Et des questions sans réponse. Pour la Fonderie des Années de Plomb : comment, au sein d’une communauté développée, catholique à fond  et nationaliste bon teint, à un moment donné, l’assassinat a pu devenir l’intérêt public dominant ? Pour les corrompus séparatistes pilleurs de fonds publics pointant toujours leur sale doigt accusateur vers l’extérieur, la confirmation par eux-mêmes de ce que, dans le temps, le droit disait : nemo auditur propriam turpitudinem allegans, c'est à dire, nul ne peut invoquer sa propre ignominie. Ah, ça non, ils ne se considèrent pas abjects du tout ! Comment comprendre, alors, l’entêtement du gouvernement pour les rapprochements vers les prisons basques pour les seconds et la grâce pure et simple pour les premiers, qui ont envoyé chier le gouvernement et la Cour suprême affirmant publiquement qu’ils peuvent se la foutre où on pense, leur grâce, et qu’ils sont d’ores et déjà prêts à recommencer ? En général, pour le droit à l’envers d’aujourd’hui, ce sont les délinquants politiques et les assassins politisés qui méritent justification et compréhension, les pauvres, après avoir gentiment invité à la bataille déchirant l’égalité et la liberté nationales (tous libres et égaux devant la loi ? vous voulez rire !) ou carrément zigouillé leurs semblables sous l’emprise de bouffées délirantes de bonheur pour leur tribu, de justice infinie pour leur clan où ils se reconnaissent entre eux, acclamés par la foule comme des héros. Voyez-vous de quoi on parle quand on parle de ce qu’on parle ? Pour le joueur de bonneteau de Moncloa, réclamer justice revient au même qu’exiger vengeance. Quel cœur plein de noblesse, quelle grandeur d’âme. Si Paris valait bien une messe, quelques nuitées de plus au palais présidentiel grâce à l'appui au Parlement des partis concernés méritent bien tout le dévouement de notre premier ministre… Faut n'avoir honte de rien, d'imposer cette basse politique politicienne, d'en profiter ou, citoyen lambda à des années lumière de toutes ces sales combines, d'y contribuer sans protester.



***

La valeur accordée au calme, à la discrétion, à la tranquillité, à l’habitude disparaît au profit de la vitesse, du scandale, de l’impertinence ou de l’hystérie. Aujourd’hui, il faut agresser pour exister. Pas d’activité louable qui n’ait pour but et pour effet d’embêter. Pas de bonheur autrement qu’en troupeau agresseur revendiquant sur tous les toits les pires idioties et affirmant bruyamment l’adhésion aux droits les plus biscornus. La paix profonde, la sérénité qu’enseigne la culture antique, n’intéressent plus personne. Au point qu’on a vite fait de les retirer de l’enseignement après un systématique entraînement à les désapprendre. Je serai à longueur de journée invité à crier, bouger, devenir ce que je suis « parce que je le vaux bien ! ». Exiger, me faire remarquer systématiquement, bousculer le monde à la hauteur de mes moyens pour me sentir original, unique, insoumis à je ne sais quoi… voilà le fond de la nouvelle sagesse populaire au parfum de tinette.

***

Civilisés. Nous sommes civilisés comme pas possible. Question esclaves nous n’en avons plus depuis belle lurette, juste de pauvres bougres qui se crèvent la paillasse avec des salaires de misère pour financer tous ceux qui, plus astucieux, vivent de la charité publique, pardon, je voulais dire de la solidarité. On est civilisés, tout de même. La question se pose de savoir précisément de quoi il retourne quand on parle de civilisation. Au Larousse, la civilisation apparaît comme « l’ensemble des caractères propres à la vie intellectuelle, artistique, morale, sociale et matérielle d’un pays ou d’une société ». Aucun jugement de valeur, ça vaut pour tout, depuis les tribus reculées jusqu’aux New-Yorkais de Manhattan pétés de dollars au point d’acquérir un bocal rempli de merde estampillé art contemporain contre une somme équivalente au budget mensuel d’un état africain.

***


Le mélomane affiché est une nuisance. Je me souviens d’avoir essayé de regarder des opéras à la télé. Sur Arte, sur la Cinq, avec les costumes les plus ridicules que l’on puisse imaginer et des mises en scène à l’avenant. Ça gâchait le plaisir ! Et toujours le même leitmotiv du commentateur cultureux satisfait : Mozart, Wagner, Bizet, c’étaient des révolutionnaires  et cela suffisait à justifier les cantatrices en strings, Tristan ressemblant à un toutou, etc. Il y a une volonté de s’en prendre au beau qui est pathologique. Incapables de la moindre « création », les médiocres détruisent, salissent. Un ami, vrai mélomane discret, m’expliquait que le public est de plus en plus âgé et que la présence de nouveaux convertis assez exceptionnelle. En majorité, des bobos gauchistes qui ne vont pas au concert pour la musique mais pour l’illusion d’appartenir à une élite. C’est plus une habitude, une manière de s’afficher qu’un goût. Avec ça, on entend souvent des réflexions idiotes énoncées par des responsables culturels, y compris ceux doués d’un certain talent, tenant à faire savoir qu’ils ne détestent pas le rap au nom d’un éclectisme qui refuse de hiérarchiser. Exactement pareil pour la littérature.

***

"¿Escritores? Nos ahorraríamos muchas desilusiones no llamando escritor a cualquiera que sabe escribir… Yo conocía a estos escritores: eran por lo general personas de inteligencia poco profunda y horizontes bastantes estrechos (…) Estos cadáveres vivientes se distinguían por la siguiente característica: les resultaba fácil fabricar su propia postura moral e ideológica, ganándose de esta forma el aplauso de la crítica y de una parte importante de los lectores. Ni por un momento creí en el catolicismo de Jerzy Andrzejewski y, tras haber leído unas cuantas páginas de su novela, saludé en el café Zodiak a su cara sufrida y espiritual con una mueca de tan dudoso significado que el autor, ofendido, rompió inmediatamente su relación conmigo. (…) Tener ideales no es gran cosa, lo que sí es una gran cosa es no incurrir en pequeñas falsedades en nombre de grandes ideales. Aquel que tenga miedo del desprecio humano y de la soledad entre la gente, que calle. Pero este miedo es también imaginario –pues la popularidad que se consigue al servicio del lector y de las corrientes de la época no significa otra cosa que tener grandes tiradas, nada más –, y sólo aquel que ha logrado separarse de la gente y existir como un ser singular para más tarde conseguir dos, tres o diez correligionarios o hermanos, sólo este se habrá liberado de la soledad en los límites permitidos al arte. ¿Acaso en alguna ocasión el hombre ha estado en otro lugar que no fuera él mismo? (…) He dedicado mucho tiempo a la reconstrucción de mi pasado, he establecido laboriosamente la cronología, he forzado la memoria hasta el límite buscándome a mí mismo como Proust, pero no hay nada que hacer el pasado no tiene fondo y Proust miente. El artista es aquel que dice: ese hombre habla bien, pero él mismo es un imbécil. O bien: de los labios de este hombre mana la más pura moralidad, pero tengan cuidado con él, ya que él mismo, al no poder satisfacer su propia moralidad, se está convirtiendo en un canalla. Cierta sensación de vergüenza me impide escribir exactamente lo que la gente espera de mí."  

Witold Gombrowicz, Diario (1953-1956)

***

On remarque plus le temps qui passe sur les autres que sur soi-même. 

***


Visite à l’Abbaye de Sainte-Marie, monastère cistercien de Valbuena de Duero. Emerveillés par la matérialité de l’ensemble du bâtiment (retable de l’Assomption, pure merveille baroque !) et transportés aussi par son immatérialité, celle qui est au-delà de la réalité tangible, et que ni archéologues ni architectes ni restaurateurs ne sauront pénétrer avec le discours rhétorique habituel, bénéfique et rassurant, si souvent pédant, vêtu d'une aura médicale toute blanche, philanthropique mais, hélas, incapable de guérir de la maladie du temps qui passe, « Achille immobile à grands pas », car ni la littérature touristique ni même l’historiographique, incapables d'émotions, ne peuvent l’approcher. Le lieu continue à fournir des données aux savants et du repos aux touristes, riche de ce que nous définissons en termes bourgeois, comme patrimoine ou héritage, mais réserve sa capacité à émouvoir, à vibrer, à communiquer ce que lui seul est capable d'exprimer, aux seules âmes sensibles…

***

« Les cathédrales spiritualisent nos villes, elles chantent plus haut que leurs bruits, elles y implantent ce qui leur manquait. Il est trop facile de montrer ce que leur doit l’homme cultivé qui en embrasse toute la beauté, ou le croyant qui y retrempe son âme. Il faudrait montrer ce qu’elles valent pour celui-là même qui s’imagine ne rien leur devoir. Il croit s’en passer , mais il les voit en passant, il y est quelquefois entré par hasard. Même s’il n’a pas trempé ses doigts dans le bénitier, il a senti sur son front l’ineffable baptême d’ombre qui tombe des voûtes ; la médiocrité de sa vie s’est trouvée interrompue et déconcertée pendant un instant. Même s’il n’a pas admiré, il s’est du moins étonné ; une prière informe a peut-être émergé de son cœur. Ces cathédrales sont à la fois ce que nous serions incapables de recréer et ce qui nous représente encore. Supérieures sans nous être étrangères, leur magnificence se déploie aux confins de notre indigence. » Abel Bonnard, Ce monde et moi


Et ce lien pour les curieux qui auront le temps de s’embarquer avec Huysmans dans l’aventure d’une tournée à bord d’une cathédrale vaisseau (immobile) de guerre…   

***



samedi 29 mai 2021

Adieu, mois de mai... et à revoir !

Un amoureux du Sud. Paul Nizan, dans une lettre (août 1928) à son épouse Henriette : « Arriva Avignon. (…) On saisit partout le Français tel qu’il est, mais dans le Midi on saisit son ignoble essence, ce composé de lâcheté, de vanité de psittacisme, d’étroitesse, d’isolement, de sécheresse cachée sous une fausse joie. Un homme du Midi est deux fois français. La limite supérieure de la vigne et de l’olivier marque l’apogée de l’esprit français. C’est là qu’est née la sociologie française après la laïcité française, après la politique française. Il y a eu une seule tentative de libération en 1793 : la Montagne contre la Gironde. En France, Thermidor revient par malheur toujours, c’est-à-dire cette revanche de la bassesse, cette victoire du Français de France, cette victoire du Sud, cette victoire du maquereau Tallien, cette victoire du patriote Thiers, qu’on appela le foutriquet. (…) Orange et Avignon m’ont suffi. Je ne verrai pas les autres villes plus pleines encore de la pourriture de l’art romain. (…) Vous aviez fini par me faire croire que j’avais tort dans ma haine abstraite du Sud : mais les jugements sur les réalités dépassent mes prévisions, mes imaginations sur le possible. Cette haine est concrète. Ce mépris est simple, direct et aussi parfait que je puisse le souhaiter. Ni les villes, ni les gens, ni les paysages n’y échappent. Ils sont tous exactement le contraire de ce que j’aime. Je déteste ces paysages tristes, secs, ensoleillés, ces oliviers plats, bien moins beaux que ceux de Turin ; cette médiocrité, car la Provence est plus laide, elle est banale, elle est de ces paysages qu’aiment les cœurs ternes et étroits, qui ont peur des pays larges et irrigués, qui aiment les petits décors de tapisserie, qui aiment les tableaux de genre et qui craignent la vie. (...) » Henriette Nizan & Marie-José Jaubert, Libres Mémoires, Robert Laffont.

 ***

En nous réveillant le ciel et les basses températures nous font penser que nous sommes en décembre. Un peu plus tard, la douceur vient comme une caresse quand nous ouvrons les volets. On ne voit pas le temps passer. On ne voit nulle part que nous sommes aux portes de l’été. J’ai reçu hier la version papier du livre consacré par deux universitaires catalans au trésor du yacht Vita dont j’ai écrit dans un billet précédent. Je me situe à des distances sidérales des conneries genre « j’aime surtout le papier, son tact, son odeur d’encre… ». La lecture digitale me semble à des années-lumière de ces balivernes pour des tas de raisons que j’ai du mal à répercuter pour une millionième fois. Mais dans le cas présent, je tiens à consulter la version imprimée. C’est un volume de près de 500 pages riche d’un travail de recherche effectué par deux historiens. Énième revisite, donc, de la guerre civile en territoire républicain et, comme toujours, car cela finit par s’imposer, partout. Relu aussi par hasard, « en même temps » comme dit notre chef d’État voisin, un rectificatif intéressant de M. Enrique Moradiellos, biographe de Negrín, sur la comptabilité la plus ardue de la fin de la guerre (El Doctor Negrín y las cuentas financieras del exilio republicano. Una ponderación rectificadora). Et combien de retours à la case départ ! Parce que malgré le travail sérieux, rigoureux, professionnel d’un Ángel Viñas, la relecture d’un Francisco Olaya Morales me laisse encore une fois un arrière-goût amer. La férocité de l’arrogant Monsieur Nœud Papillon-Viñas et ses sarcasmes de fonctionnaire international devenu mandarin impeccable de l’histoire-papier contre le travail-témoignage d’Olaya (il méritera un jour qu’on lui donne du « monsieur », à lui aussi, à ce paria, étant donné que le titre sonore d’historien  reste réservé aux porteurs autorisés par d’officiels arrêtés ?) viscéral, engagé, sortant de ses tripes, du vécu et non seulement des archives et de la paperasse consultées, aussi rigoureux que peut l’être quelqu’un de foncièrement honnête parce qu’il a payé de sa vie mais n’appartenant pas au sérail bienpensant et qui s’est toute sa vie battu pour quelque chose d’autre que des colifichets universitaires. Eternel retour d’un débat entre certains personnages suffisants et d’autres soi-disant insuffisants, inévitablement assorti de considérations subjectives : les uns et les autres forçant à tour de rôle l’aversion ou plutôt la sympathie. En fonction de la justesse de leurs arguments en l'occurrence.

Et toujours le même tableau. Peu reluisant pour ceux qui ont vécu sur place ce dont ils écrivent ou, bien au contraire, si brillant pour ceux qui sont toujours sagement à l’abri… « Ces années lumineuses ! » s’exclamait récemment, évoquant ces années-là, le cynique bouffon, l'ignare, à la tête de la bande qui conduit à l’heure actuelle l’ensemble du pays dans le mur. En effet, quelle éclatante lumière que celle d’un pays plongé dans la tourmente, avec partout des hommes en armes aussi bien dans les rues des grandes villes et que dans des villages reculés, des destructions et de massacres partout pour imposer par le sang les merveilles des communismes de toutes les couleurs imaginables ou les paradis charmants déclinés « Dieu – Patrie – Roi » à côté des panoplies fascistes. On fusillait énormément, quotidiennement. Dans un mélange abject d’avertissements, leçons, punitions, châtiments, revanches… si bien résumés par le terme espagnol d’escarmiento.
Du pur plaisir pour les douleurs infligées. Retour à des stades de sauvagerie mille fois déjà vécus, au nom de la révolution, de la religion, de l’ordre, de la justice par le crime… Ou, par une pirouette géographique, moisson pareillement sauvage de curés et de nonnes, de fascistes et de bourgeois, de toute personne n’étant pas manifestement de la cause sacrée, cette fois-ci de gauche, pouvant être condamnée par un tribunal populaire ou simplement abattue par des justiciers improvisés. Cette vieille manie de transformer la vie des hommes en orgie de mort au nom d’un hypothétique avenir lumineux qui prend sa source dans les ténèbres d'enfers bien réels. Un point de vocabulaire curieux est que l’usage courant du mot fascisme dans l’Espagne d’alors était à peu près imprégné des mêmes connotations que dans le monde d’aujourd’hui. Le mot fasciste connaissait à l’époque et connaît toujours actuellement une telle propagation parce que, de façon magique, il dispense de toute explication ou justification. On ne peut facilement accepter sans réagir que, tant d’années plus tard, des hommes de tout bord au cœur propre et voulant sincèrement la concorde, se fassent insulter et couvrir d’injures par des vauriens 
agrippés convulsivement à leurs scories idéologiques et affublés de la cuirasse de la revanche et cela, ce qui est encore plus insupportable, à l’intérieur des mêmes partis auxquels l’histoire a déjà profondément enfoncé dans ses poubelles. Le pillage de ce qui avait déjà été pillé n’a pas diminué la souffrance des vaincus pauvres et sans ressources. L’égalité légale gagnée par la violence avait débouché dans la misère généralisée. Les profanations et destructions n’avaient pas engendré le bonheur, ni la liberté, ni la fraternité. Seuls les mots sacro-saints sont restés inchangés à travers les siècles et les générations, jamais les fruits qu’ils portent. Lecture après lecture, j’ai l’impression de me noyer dans la fange du marécage crépusculaire qu’est devenu mon pays, habité par des automates ayant voté leur auto-dissolution dans l’acide americano-mondialiste. Mais les bons vieux mots creux sont toujours là et ils se laissent gentiment récupérer pour répandre avec courage le malheur et les larmes quitte à patauger jusqu’au cou de nouveau dans le sang s'il le faut.

***

Craignant fort que ce mardi après la Pentecôte soit aussi mort qu’hier nous nous encourageons mutuellement, R. et moi, à préparer en détail une sortie « de survie ». Par ailleurs le temps, entre éclaircis et passages nuageux, ne nous offre pas la possibilité de nous promener sur nos lieux habituels et nous décidons de ne pas quitter la maison jusqu’en fin d’après-midi. Ce n’est pas une punition car on y est trop bien, avec pour vis-à-vis notre bout de jardin plein à craquer de moineaux, de rouges-gorges et autres mésanges. R. bricole des trucs et je poursuis ma relecture du Vita et de La Récidive.

***

¿En qué se diferencia en la España de hoy un gobierno de izquierdas de uno de derechas? En los amigos. Por más que busco argumentos no los encuentro fuera de los lenguajes, tan similares. Cuando escuchamos a un funcionario decir que es de izquierdas o incluso marxista o comunista, que también lo he oído, tiene el mismo valor que decir que “son del Betis”; un recurso semántico que quizá dé tranquilidad mental y que no tiene nada que ver ni con el fútbol ni con el compromiso personal ni menos aún con la política. Es una manera de paliar la obviedad de estar empleado en el estado y por el estado. Quizá eso ayude a entender la cantidad de profesores que proliferan en los grupos políticos de izquierda. La derecha no necesita haber leído a Freud: son lo que son y punto. Lo tienen muy asumido.

Gregorio Morán, "Una sensación de tormenta", Vozpopuli, 29-05-2021

***


Il fait beau malgré quelques nuages. Il paraît que le printemps va enfin s’installer. Commentaires débiles sur quatre chaînes radio : vaccins, faits divers, météo... Mon Dieu, on entend ça à longueur de journée. Longue conversation avec les enfants au téléphone, après j’oserais à peine dire que me ressens heu-reux… Et je m’explique : le bonheur n’égale pas, pour moi, la joie ou encore moins le plaisir. On commence à éprouver du bonheur, souvent accompagné de douleur à foison, quand on entrevoit la constellation de sens portée par la vie.

***