
Un amoureux du Sud. Paul Nizan, dans une lettre (août 1928) à son épouse Henriette : « Arriva Avignon. (…) On saisit partout le Français tel qu’il est, mais dans le Midi on saisit son ignoble essence, ce composé de lâcheté, de vanité de psittacisme, d’étroitesse, d’isolement, de sécheresse cachée sous une fausse joie. Un homme du Midi est deux fois français. La limite supérieure de la vigne et de l’olivier marque l’apogée de l’esprit français. C’est là qu’est née la sociologie française après la laïcité française, après la politique française. Il y a eu une seule tentative de libération en 1793 : la Montagne contre la Gironde. En France, Thermidor revient par malheur toujours, c’est-à-dire cette revanche de la bassesse, cette victoire du Français de France, cette victoire du Sud, cette victoire du maquereau Tallien, cette victoire du patriote Thiers, qu’on appela le foutriquet. (…) Orange et Avignon m’ont suffi. Je ne verrai pas les autres villes plus pleines encore de la pourriture de l’art romain. (…) Vous aviez fini par me faire croire que j’avais tort dans ma haine abstraite du Sud : mais les jugements sur les réalités dépassent mes prévisions, mes imaginations sur le possible. Cette haine est concrète. Ce mépris est simple, direct et aussi parfait que je puisse le souhaiter. Ni les villes, ni les gens, ni les paysages n’y échappent. Ils sont tous exactement le contraire de ce que j’aime. Je déteste ces paysages tristes, secs, ensoleillés, ces oliviers plats, bien moins beaux que ceux de Turin ; cette médiocrité, car la Provence est plus laide, elle est banale, elle est de ces paysages qu’aiment les cœurs ternes et étroits, qui ont peur des pays larges et irrigués, qui aiment les petits décors de tapisserie, qui aiment les tableaux de genre et qui craignent la vie. (...) » Henriette Nizan & Marie-José Jaubert, Libres Mémoires, Robert Laffont.
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En nous réveillant
le ciel et les basses températures nous font penser que nous sommes en décembre.
Un peu plus tard, la douceur vient comme une caresse quand nous ouvrons les
volets. On ne voit pas le temps passer. On ne voit nulle part que nous sommes
aux portes de l’été. J’ai reçu hier la version papier du livre consacré par
deux universitaires catalans au trésor du yacht Vita dont j’ai écrit dans un
billet précédent. Je me situe à des distances sidérales des conneries genre
« j’aime surtout le papier, son tact, son odeur d’encre… ». La
lecture digitale me semble à des années-lumière de ces balivernes pour des tas
de raisons que j’ai du mal à répercuter pour une millionième fois. Mais dans le
cas présent, je tiens à consulter la version imprimée. C’est un volume de près
de 500 pages riche d’un travail de recherche effectué par deux historiens. Énième
revisite, donc, de la guerre civile en territoire républicain et, comme
toujours, car cela finit par s’imposer, partout. Relu aussi par hasard,
« en même temps » comme dit notre chef d’État voisin, un rectificatif
intéressant de M. Enrique Moradiellos, biographe de Negrín, sur la comptabilité
la plus ardue de la fin de la guerre (El Doctor Negrín y las cuentas
financieras del exilio republicano. Una ponderación rectificadora). Et
combien de retours à la case départ ! Parce que malgré le travail sérieux,
rigoureux, professionnel d’un Ángel Viñas, la relecture d’un Francisco Olaya
Morales me laisse encore une fois un arrière-goût
amer. La férocité de l’arrogant Monsieur Nœud Papillon-Viñas et ses
sarcasmes de fonctionnaire international devenu mandarin impeccable de l’histoire-papier
contre le travail-témoignage d’Olaya (il méritera un jour qu’on lui donne du
« monsieur », à lui aussi, à ce paria, étant donné que le titre sonore
d’historien reste réservé aux porteurs autorisés par d’officiels arrêtés ?)
viscéral, engagé, sortant de ses tripes, du vécu et non seulement des archives et
de la paperasse consultées, aussi rigoureux que peut l’être quelqu’un de
foncièrement honnête parce qu’il a payé de sa vie mais n’appartenant pas au sérail
bienpensant et qui s’est toute sa vie battu pour quelque chose d’autre que des
colifichets universitaires. Eternel retour d’un débat entre certains
personnages suffisants et d’autres soi-disant insuffisants, inévitablement assorti de
considérations subjectives : les uns et les autres forçant à tour de rôle
l’aversion ou plutôt la sympathie. En fonction de la justesse de leurs arguments en l'occurrence. 
Et
toujours le même tableau. Peu reluisant pour ceux qui ont vécu sur place ce dont
ils écrivent ou, bien au contraire, si brillant pour ceux qui sont toujours
sagement à l’abri… « Ces années lumineuses ! » s’exclamait récemment, évoquant ces années-là, le
cynique bouffon, l'ignare, à la tête de la bande qui conduit à l’heure actuelle l’ensemble
du pays dans le mur. En effet, quelle éclatante lumière que celle d’un pays
plongé dans la tourmente, avec partout des hommes en armes aussi bien dans les rues des
grandes villes et que dans des villages reculés, des destructions et de massacres
partout pour imposer par le sang les merveilles des communismes de toutes les
couleurs imaginables ou les paradis charmants déclinés « Dieu – Patrie –
Roi » à côté des panoplies fascistes. On fusillait énormément,
quotidiennement. Dans un mélange abject d’avertissements, leçons, punitions, châtiments,
revanches… si bien résumés par le terme espagnol d’escarmiento.
Du pur plaisir pour
les douleurs infligées. Retour à des stades de sauvagerie mille fois déjà vécus,
au nom de la révolution, de la religion, de l’ordre, de la justice par le crime…
Ou, par une pirouette géographique, moisson pareillement sauvage de curés et de
nonnes, de fascistes et de bourgeois, de toute personne n’étant
pas manifestement de la cause sacrée, cette fois-ci de gauche, pouvant être
condamnée par un tribunal populaire
ou simplement abattue par des justiciers improvisés. Cette vieille manie de
transformer la vie des hommes en orgie de mort au nom d’un hypothétique avenir lumineux
qui prend sa source dans les ténèbres d'enfers bien réels. Un point de
vocabulaire curieux est que l’usage courant du mot fascisme dans l’Espagne d’alors était à peu près imprégné des mêmes
connotations que dans le monde d’aujourd’hui. Le mot fasciste connaissait
à l’époque et connaît toujours actuellement une telle propagation parce que, de
façon magique, il dispense de toute explication ou justification. On ne peut facilement
accepter sans réagir que, tant d’années plus tard, des hommes de tout bord au
cœur propre et voulant sincèrement la concorde, se fassent insulter et couvrir
d’injures par des vauriens agrippés convulsivement à leurs scories idéologiques et affublés de la cuirasse de la revanche et cela, ce qui
est encore plus insupportable, à l’intérieur des mêmes partis auxquels l’histoire
a déjà profondément enfoncé dans ses poubelles. Le pillage de ce qui avait déjà été pillé n’a pas diminué la
souffrance des vaincus pauvres et sans ressources. L’égalité
légale gagnée par la violence avait débouché dans
la misère généralisée. Les profanations et destructions n’avaient pas engendré le bonheur, ni
la liberté, ni la fraternité. Seuls les mots sacro-saints sont restés inchangés à
travers les siècles et les générations, jamais les fruits qu’ils portent. Lecture
après lecture, j’ai l’impression de me noyer dans la fange du marécage
crépusculaire qu’est devenu mon pays, habité par des automates ayant voté leur auto-dissolution
dans l’acide americano-mondialiste. Mais les bons vieux mots creux sont toujours là et ils
se laissent gentiment récupérer pour répandre avec courage le malheur et les larmes quitte à patauger jusqu’au cou de nouveau dans le sang s'il le faut.
***
Craignant fort que ce mardi après la Pentecôte soit aussi mort qu’hier nous nous encourageons mutuellement, R. et moi, à préparer en détail une sortie « de survie ». Par ailleurs le temps, entre éclaircis et passages nuageux, ne nous offre pas la possibilité de nous promener sur nos lieux habituels et nous décidons de ne pas quitter la maison jusqu’en fin d’après-midi. Ce n’est pas une punition car on y est trop bien, avec pour vis-à-vis notre bout de jardin plein à craquer de moineaux, de rouges-gorges et autres mésanges. R. bricole des trucs et je poursuis ma relecture du
Vita et de
La Récidive.
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¿En qué se diferencia en la España de
hoy un gobierno de izquierdas de uno de derechas? En los amigos. Por más que
busco argumentos no los encuentro fuera de los lenguajes, tan similares. Cuando
escuchamos a un funcionario decir que es de izquierdas o incluso marxista
o comunista, que también lo he oído, tiene el mismo valor que decir que “son
del Betis”; un recurso semántico que quizá dé tranquilidad mental y que no
tiene nada que ver ni con el fútbol ni con el compromiso personal ni menos aún
con la política. Es una manera de paliar la obviedad de estar empleado en el
estado y por el estado. Quizá eso ayude a entender la cantidad de profesores
que proliferan en los grupos políticos de izquierda. La derecha no necesita
haber leído a Freud: son lo que son y punto. Lo tienen muy asumido.
Gregorio Morán, "Una
sensación de tormenta", Vozpopuli, 29-05-2021
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Il fait beau
malgré quelques nuages. Il paraît que le printemps va enfin s’installer.
Commentaires débiles sur quatre chaînes radio : vaccins, faits divers, météo... Mon Dieu, on entend ça à longueur de journée. Longue conversation avec les
enfants au téléphone, après j’oserais à peine dire que me ressens heu-reux… Et
je m’explique : le bonheur n’égale pas, pour moi, la joie ou encore moins
le plaisir. On commence à éprouver du bonheur, souvent accompagné de douleur à
foison, quand on entrevoit la constellation de sens portée par la vie.
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