Les consultations à répétition pour moi et les créneaux de disponibilité ingérables qu’elles impliquent à l’improviste nous ont conduit à sagement annuler notre escapade à Alicante. Il nous faudra patienter. Il fait pluvieux ces jours-ci à Irun et je dirais qu’il fait frais mais je n’entends plus personne dire qu’il fait frais. Bref, le ciel est gris et l’orage menace souvent. Plutôt que m’encombrer le cerveau avec les rebondissements de la vie politique provoqués par les incendies, j’ouvre ce mardi matin Le Bestiaire du Christ, un livre merveilleux qui fait pendant à celui traduit du grec par Arnaud Fucker, Physiologos, premier bestiaire chrétien et premier bréviaire animal proposant à la fois une zoologie spiritualisée et une théologie incarnée dans les bêtes. Partout, cette atmosphère de fin de vacances et de pré-rentrée que j’aimais tant guère, les vacanciers tristounets par la fin des beaux jours côtoyant les étudiants stressés. Toutefois, je la supporte moins bien qu’à l’époque devenue lointaine où je devais retourner chaque année scolaire à commencer mes cours à la fac. À la terrasse du Real Union, certains racontent, à côté, leurs vacances tellement réussies et tellement merveilleuses. Le smartphone a remplacé le projecteur de diapositives pour ennuyer ses proches et amis avec des photos. Comme chaque année, certains promettent une rentrée politique agitée. Cette fois, le onze septembre, nouvelle comparution devant le juge de la pétasse consort qui reste apparemment prudente. Elle trouve que pour l’instant, son procès, « c’est encore totalement nébuleux ». J’adore cette sérénité quand on traîne d’énormes casseroles nuisant à son image, notamment à celle de son pittoresque conjoint. Je dois avouer que j’ai un mépris abyssal pour ces gens …
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J'aime les textes qui viennent
tout seuls, que j'écris plus ou moins rapidement, d'une traite, sans même me
relire. C'est bon, de sentir qu'écrire a quelque chose de sain. Il y a au moins
une bonne chose dans la vie ! Mes journées sont toujours décevantes,
si je les compare à mes projets de la veille. Dès que je me réveille, je tente
de mettre en place ce que la veille m’a fait imaginer, mais la liste de mes projets,
longtemps ruminés au long de la nuit, laisse peu de traces le matin venu. Je ne
me sens plus en paix. Par moments, la pâte lève qui vient éclater à la surface,
et je retrouve goût à l’activité, ou plutôt à la dispersion dans de différentes
activités. Autrement, la morosité s’installe et va m’entraîner vers une inaction
insurmontable.
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On admet qu'il n'existe pas de ressentiment envers les Américains de la part des Allemands ou des Japonais d'aujourd'hui, ce qui, pour moi, est un grand mystère. Je dirais même que cela me semble totalement incompréhensible. Comme si les sentiments évoluaient à côté de la rationalité, comme si les sentiments n'étaient pas précisément ce qui interrompt l'enchaînement des causes et des effets. Les Allemands ou les Japonais n'en veulent pas aux Américains d'aujourd'hui parce qu’ils ne sont plus le mêmes que ceux de 1945. Pourquoi pas. Mais il se pourrait que les Allemands ou les Japonais d'aujourd'hui n'en veuillent aux Américains d'aujourd'hui incarnés, en chair et en os, les vrais, mais qu'ils pourraient très bien en vouloir « aux Américains » quand-même, même si ceux qu'ils rencontrent dans la rue leur sont sympathiques et qu'ils ne voient pas de raison de les rendre responsables de ce qu'ont vécu leurs parents. Parce que, Allemands et Japonais sont comme tous les peuples du monde, ils ne sont pas seulement de leur temps, ils ont un héritage et une mémoire qui leur vient de leurs pères, ils portent en eux autre chose qu'eux-mêmes, comme tous les humains. Les générations ne sont pas des entités fermées sur elles-mêmes, elles sont poreuses et, sans solutions de continuité clairement identifiables, elles glissent quand même les unes sur les autres. Et même s'ils n'en veulent pas « aux Américains », ils peuvent en vouloir à l'Amérique. Ils ont sacrément de quoi lui en vouloir. Je connais les justifications qui ont été données à l'utilisation de l’arme atomique et aux bombardements répétés, systématiques et indiscriminés sur des populations civiles innocentes, ayant pour objet ou pour effet de faire capituler sans conditions leur gouvernement. Elles ne m'ont jamais convaincu, du point de vue des vaincus. Du point de vue des Américains, des Anglais et des Français, vendangeurs de la dernière heure, jamais. Du point des vue des Russes, peut-être. La chose est vite expédiée par l’Histoire officielle, obligatoire, et l'on sent bien que personne n'a vraiment envie d'y aller voir de près. On se demande souvent, aujourd'hui, comment il se fait que l’Histoire fasse un retour en force parmi nous, comme s’il ne s’était rien passé il y a quatre-vingts ans, et ce retour n'est possible que parce que le périmètre mental des humains s'est rétréci d'une manière stupéfiante, en quelques décennies. Quand on s'imagine qu’on est pour toujours du bon côté de l’Histoire, il est beaucoup plus facile d'être cruel (Gaza) parce qu’on se croit choisi par une entité supérieure qui cautionnerait les pires saloperies criminelles, d’être va-t’en-guerre (contre la Russie) quand on ne risque rien. On nuit facilement aux autres parce qu'on est incapable d'imaginer ce que l'on cause en eux et en nous, par la même occasion, par inévitable ricochet.
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Le langage s’appauvrit. Le rétrécissement
du champ lexical et un appauvrissement de la langue. Il ne s’agit pas seulement
de la diminution du vocabulaire utilisé, mais aussi des subtilités de la langue
qui permettent d’élaborer et de formuler une pensée complexe. La disparition
progressive des temps : subjonctif, passé simple, imparfait, formes
composées du futur, participe passé, donne lieu à une pensée au présent,
limitée à l’instant, incapable de projections dans le temps. La généralisation
du tutoiement, la disparition de la ponctuation sont autant de coups mortels
portés à la subtilité de l’expression. Supprimer les catégories grammaticales
représente non seulement renoncer à l’essence du langage mais aussi à
l’esthétique des mots, l’idée que tout se vaut, qu’entre une bêtise évidente et
une idée géniale il n’y a rien. Moins de mots et moins de verbes conjugués
c’est moins de capacités à exprimer les émotions et moins de possibilité
d’élaborer des pensées. Une partie de la violence dans la sphère publique et
privée provient directement de l’incapacité à mettre des mots sur les réalités
qu’on vit. Sans mots pour construire un raisonnement, la pensée est entravée,
rendue impossible. Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe. L’histoire
est riche d’exemples, de Georges Orwell (1984) à Ray Bradbury (Fahrenheit 451),
démontrant comment les dictatures de toute obédience entravent la pensée en
réduisant et tordant le nombre et le sens des mots. Il n’y a pas de pensée
critique sans pensée. Et il n’y a pas de pensée sans mots. Comment construire
une pensée hypothético-déductive sans maîtrise du conditionnel ? Comment
envisager l’avenir sans conjugaison au futur ? Comment appréhender une
temporalité, une succession d’éléments dans le temps, qu’ils soient passés ou à
venir, ainsi que leur durée relative, sans une langue qui fait la différence
entre ce qui aurait pu être, ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait advenir,
et ce qui sera après que ce qui pourrait advenir soit advenu ? Si un cri de
ralliement devait se faire entendre aujourd’hui, ce serait celui, adressé aux
parents et aux enseignants : faites parler, lire et écrire vos enfants, vos
élèves, vos étudiants. Enseignez et pratiquez la langue dans ses formes les
plus variées, surtout si elle est compliquée. Parce que dans cet effort se
trouve la liberté. Ceux qui expliquent à longueur de temps qu’il faut
simplifier l’orthographe, purger la langue de ses « défauts », abolir les
genres, les temps, les nuances, tout ce qui crée de la complexité sont les
fossoyeurs de la pensée. Il n’est pas de liberté sans exigences. Il n’est pas
de beauté sans la pensée de la beauté.
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