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samedi 30 août 2025

Gouverner, c’est faire croire … sans jamais prévoir

Les consultations à répétition pour moi et les créneaux de disponibilité ingérables qu’elles impliquent à l’improviste nous ont conduit à sagement annuler notre escapade à Alicante. Il nous faudra patienter. Il fait pluvieux ces jours-ci à Irun et je dirais qu’il fait frais mais je n’entends plus personne dire qu’il fait frais. Bref, le ciel est gris et l’orage menace souvent. Plutôt que m’encombrer le cerveau avec les rebondissements de la vie politique provoqués par les incendies, j’ouvre ce mardi matin Le Bestiaire du Christ, un livre merveilleux qui fait pendant à celui traduit du grec par Arnaud Fucker, Physiologos, premier bestiaire chrétien et premier bréviaire animal proposant à la fois une zoologie spiritualisée et une théologie incarnée dans les bêtes. Partout, cette atmosphère de fin de vacances et de pré-rentrée que j’aimais tant guère, les vacanciers tristounets par la fin des beaux jours côtoyant les étudiants stressés. Toutefois, je la supporte moins bien qu’à l’époque devenue lointaine où je devais retourner chaque année scolaire à commencer mes cours à la fac. À la terrasse du Real Union, certains racontent, à côté, leurs vacances tellement réussies et tellement merveilleuses. Le smartphone a remplacé le projecteur de diapositives pour ennuyer ses proches et amis avec des photos. Comme chaque année, certains promettent une rentrée politique agitée. Cette fois, le onze septembre, nouvelle comparution devant le juge de la pétasse consort qui reste apparemment prudente. Elle trouve que pour l’instant, son procès, « c’est encore totalement nébuleux ».  J’adore cette sérénité quand on traîne d’énormes casseroles nuisant à son image, notamment à celle de son pittoresque conjoint. Je dois avouer que j’ai un mépris abyssal pour ces gens … 

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Je passe un bon moment devant la chaîne ARTE. Tout y est justice sociale, travail décent, emploi, services publics de qualité, énergie verte. Tout comme en Eden, coule un fleuve d'eau de la vie. Dans la pratique, hélas, l’Histoire abonde en épisodes non conformes aux légendes humanistes : hommes blancs devenant esclaves d’autres hommes blancs et parfois d’Indiens, Indiens vendant des esclaves à des hommes blancs, Indiens s’alliant à des hommes blancs pour aller défoncer la gueule d’une tribu ennemie. Pour ne pas nommer la traite négrière, vaste système économique d'ordre capitaliste qui considère l'esclave noir comme un bien meuble, etc.

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Nous sommes conduits docilement à l’abattoir. La guerre mondiale frappe à nos portes mais tout vient se briser contre une indifférence absolue, contre une sorte d’ataraxie, d’impassibilité générale, qui n’est point celle dont parle Proudhon, mais plutôt une inertie maladive, une prostration sur laquelle rien n’agit. La conception que les européens du sud contemporains ont de la vie n’a d’analogue dans aucun temps, elle est tout à fait particulière à notre époque. Notons tout d’abord que si la vie moderne s’est compliquée au point de vue des faux besoins et des raffinements du bien-être, elle s’est singulièrement simplifiée au point de vue moral ; comme une espèce de peau de chagrin, elle se rétrécit tous les jours sous ce rapport. Nous sommes tout à fait revenus à l’état sauvage, très au-dessous, au point de vue du sentiment ressenti interne d'intégrité, d'honnêteté et de droiture morale, qui conduisait les gens à agir de manière juste, intègre et désintéressée, en respectant des principes moraux et des règles de conduite. Ce sentiment exigeait une conformité aux valeurs de la vertu, de la justice et du devoir complètement disparue. Nos politiciens sont de vrais porcs. Les prétendues élites, des déchets. Pour les ramener à ce qu’étaient nos pères à la fin des guerres en Europe, à ce que les avait poussé à retrousser leurs manches afin de s’engager dans la reconstruction à la recherche d’une vie meilleure, il faudrait les fondre à nouveau, il faudrait des individus d’une trempe exceptionnelle sachant rappeler, sur les chantiers ou dans les champs, la longue liste de devoirs commençant bien avant celle des droits qui font se relever une société.

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Nos deux légendes mirobolantes, Javier Bardem et Pedro Almodovar, s’adressent publiquement aux autorités pour qu’elles coupent les ponts de toute sorte, économiques, diplomatiques, culturelles, etc. avec les ordures sionistes :  assassins ultra-professionnels sans complexes partout où ils le décident et bourreaux acharnés des Palestiniens depuis des années. J’ai pris connaissance de la campagne Artistas con Palestina et je ne peux que m’accorder avec le point de vue y énoncé. Je veux bien que les auteurs se soient exprimés sous le coup de l’émotion, mais librement et prenant des risques (Hollywood, c’est pas rien dans leurs affaires), et je crois que refuser d’accepter l’inacceptable et haïr ce qui est haïssable, c’est plus que bien. A moins que le but ne soit de prendre la pose.

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Les Russes ont perdu « la guerre ». « Israël » ne peut pas être atteint par des missiles défaillants fabriqués par des sous-hommes d’un pays du tiers-monde musulman. L’Ukraine a gagné haut la main, l’armée et l’économie russe se sont effondrées. Zelenski est un héros, Trump et Poutine deux fanatiques, P. Sanchez et E. Macron, des génies. Tout devient grotesque, comme si nos médias avaient été plongés dans le LSD par la CIA. Mépris du peuple, soif de se perpétuer au pouvoir, moyens démagogiques pour parvenir, vie personnelle étrangère à toute aspiration vers la bonne gestion des affaires publiques … Les médias mentent systématiquement, le public a perdu la notion de la vérité, les gouvernements européens en sont arrivés à se prendre à leurs propres mensonges.

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J'aime les textes qui viennent tout seuls, que j'écris plus ou moins rapidement, d'une traite, sans même me relire. C'est bon, de sentir qu'écrire a quelque chose de sain. Il y a au moins une bonne chose dans la vie ! Mes journées sont toujours décevantes, si je les compare à mes projets de la veille. Dès que je me réveille, je tente de mettre en place ce que la veille m’a fait imaginer, mais la liste de mes projets, longtemps ruminés au long de la nuit, laisse peu de traces le matin venu. Je ne me sens plus en paix. Par moments, la pâte lève qui vient éclater à la surface, et je retrouve goût à l’activité, ou plutôt à la dispersion dans de différentes activités. Autrement, la morosité s’installe et va m’entraîner vers une inaction insurmontable.

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On admet qu'il n'existe pas de ressentiment envers les Américains de la part des Allemands ou des Japonais d'aujourd'hui, ce qui, pour moi, est un grand mystère. Je dirais même que cela me semble totalement incompréhensible. Comme si les sentiments évoluaient à côté de la rationalité, comme si les sentiments n'étaient pas précisément ce qui interrompt l'enchaînement des causes et des effets. Les Allemands ou les Japonais n'en veulent pas aux Américains d'aujourd'hui parce qu’ils ne sont plus le mêmes que ceux de 1945. Pourquoi pas. Mais il se pourrait que les Allemands ou les Japonais d'aujourd'hui n'en veuillent aux Américains d'aujourd'hui incarnés, en chair et en os, les vrais, mais qu'ils pourraient très bien en vouloir « aux Américains » quand-même, même si ceux qu'ils rencontrent dans la rue leur sont sympathiques et qu'ils ne voient pas de raison de les rendre responsables de ce qu'ont vécu leurs parents. Parce que, Allemands et Japonais sont comme tous les peuples du monde, ils ne sont pas seulement de leur temps, ils ont un héritage et une mémoire qui leur vient de leurs pères, ils portent en eux autre chose qu'eux-mêmes, comme tous les humains. Les générations ne sont pas des entités fermées sur elles-mêmes, elles sont poreuses et, sans solutions de continuité clairement identifiables, elles glissent quand même les unes sur les autres. Et même s'ils n'en veulent pas « aux Américains », ils peuvent en vouloir à l'Amérique. Ils ont sacrément de quoi lui en vouloir. Je connais les justifications qui ont été données à l'utilisation de l’arme atomique et aux bombardements répétés, systématiques et indiscriminés sur des populations civiles innocentes, ayant pour objet ou pour effet de faire capituler sans conditions leur gouvernement. Elles ne m'ont jamais convaincu, du point de vue des vaincus. Du point de vue des Américains, des Anglais et des Français, vendangeurs de la dernière heure, jamais. Du point des vue des Russes, peut-être. La chose est vite expédiée par l’Histoire officielle, obligatoire, et l'on sent bien que personne n'a vraiment envie d'y aller voir de près. On se demande souvent, aujourd'hui, comment il se fait que l’Histoire fasse un retour en force parmi nous, comme s’il ne s’était rien passé il y a quatre-vingts ans, et ce retour n'est possible que parce que le périmètre mental des humains s'est rétréci d'une manière stupéfiante, en quelques décennies. Quand on s'imagine qu’on est pour toujours du bon côté de l’Histoire, il est beaucoup plus facile d'être cruel (Gaza) parce qu’on se croit choisi par une entité supérieure qui cautionnerait les pires saloperies criminelles, d’être va-t’en-guerre (contre la Russie) quand on ne risque rien. On nuit facilement aux autres parce qu'on est incapable d'imaginer ce que l'on cause en eux et en nous, par la même occasion, par inévitable ricochet. 


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Le langage s’appauvrit. Le rétrécissement du champ lexical et un appauvrissement de la langue. Il ne s’agit pas seulement de la diminution du vocabulaire utilisé, mais aussi des subtilités de la langue qui permettent d’élaborer et de formuler une pensée complexe. La disparition progressive des temps : subjonctif, passé simple, imparfait, formes composées du futur, participe passé, donne lieu à une pensée au présent, limitée à l’instant, incapable de projections dans le temps. La généralisation du tutoiement, la disparition de la ponctuation sont autant de coups mortels portés à la subtilité de l’expression. Supprimer les catégories grammaticales représente non seulement renoncer à l’essence du langage mais aussi à l’esthétique des mots, l’idée que tout se vaut, qu’entre une bêtise évidente et une idée géniale il n’y a rien. Moins de mots et moins de verbes conjugués c’est moins de capacités à exprimer les émotions et moins de possibilité d’élaborer des pensées. Une partie de la violence dans la sphère publique et privée provient directement de l’incapacité à mettre des mots sur les réalités qu’on vit. Sans mots pour construire un raisonnement, la pensée est entravée, rendue impossible. Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe. L’histoire est riche d’exemples, de Georges Orwell (1984) à Ray Bradbury (Fahrenheit 451), démontrant comment les dictatures de toute obédience entravent la pensée en réduisant et tordant le nombre et le sens des mots. Il n’y a pas de pensée critique sans pensée. Et il n’y a pas de pensée sans mots. Comment construire une pensée hypothético-déductive sans maîtrise du conditionnel ? Comment envisager l’avenir sans conjugaison au futur ? Comment appréhender une temporalité, une succession d’éléments dans le temps, qu’ils soient passés ou à venir, ainsi que leur durée relative, sans une langue qui fait la différence entre ce qui aurait pu être, ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait advenir, et ce qui sera après que ce qui pourrait advenir soit advenu ? Si un cri de ralliement devait se faire entendre aujourd’hui, ce serait celui, adressé aux parents et aux enseignants : faites parler, lire et écrire vos enfants, vos élèves, vos étudiants. Enseignez et pratiquez la langue dans ses formes les plus variées, surtout si elle est compliquée. Parce que dans cet effort se trouve la liberté. Ceux qui expliquent à longueur de temps qu’il faut simplifier l’orthographe, purger la langue de ses « défauts », abolir les genres, les temps, les nuances, tout ce qui crée de la complexité sont les fossoyeurs de la pensée. Il n’est pas de liberté sans exigences. Il n’est pas de beauté sans la pensée de la beauté.



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