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mardi 3 octobre 2017

Triste bilan bilingue ...



« J’ai donné à personne le droit de dire il est des nôtres » Sainte-Beuve





Toutes les fois qu’on lit dans les « merdias » sociaux[1], aussi bien que dans les « merdia » classiques grassement subventionnés par les pouvoirs en place, les réactions spontanées au récit de ce qui se passe au quotidien où se peint la vie de tous les jours, la vie du temps, on a le sentiment que ceux qui le construisent, ce récit, ne valent pas ceux qui doivent le subir, et que, tandis que ces derniers, honnêtes, calmes, modestes, sont en train de tisser chaque jour la trame d’une nation grande et belle, ce sont les autres qui sont venus constamment déchirer la tapisserie que les premiers sont en train de tisser, ruiner leurs efforts, interrompre un progrès.

C’est l’effet nocif de la politique, prison des démocraties libérales : la servitude consiste en cela même qu’on appelle la « liberté ». On nous assure que nous sommes « libres » en nous forçant à faire marcher une machine qui finit par nous détruire.

La politique professionnelle et des fatigants parasites, des médiateurs, des écclesiastiques de toute robe et de tout pelage, des faux doctes opinant qu’il faut ceci ou qu’il faut cela (spécialistes en balivernes discourant sans discontinuer d'un plateau à l'autre : les redoutables tertulianos !), bouffent tout l’espace vital réel qui n’exige que paix, ordre et stabilité pour pouvoir assurer son propre travail et, par lui, l’accroissement d’une prospérité donnée.

De grands mots porteurs d’illusions couvrent à peine les gros intérêts de la comédie politique en un temps où il nous importerait plus que jamais d’être bien gouvernés … Que, par une réclame menteuse, on réussisse à vendre aux gens une certaine camelote dont ils se trouvent contents, mérite réflexion. Que feront-ils dans la suite ? Si, au fond, l’opinion publique englobe très sainement tous les politiciens professionnels – vivant de leur fonction, pas par leur métier – dans la même appréciation méprisante, comment s’expliquer le fanatisme que certains d’entre eux sont capables d’inoculer aux foules ? 

La recette paraît simple : exiger tous les privilèges qu’une société est capable de fournir, en faisant mine de les dénoncer ; se faire de l’argent en dénonçant « les riches » ; réclamer des honneurs en prêchant l’égalité ; accaparer illégalement des pouvoirs absolus en attaquant le gouvernement « autoritaire ». Mais, la classe politique est-elle si différente de l’électorat dont elle est issue ? Ce qu’on peut dire à la décharge des entités métaphysiques Espagne, Catalogne, Pays Basque, France, Flandre, etc. c’est qu’elles n’ont envoyé personne au lieu où s’exerce la souveraineté en leur nom. Les « élus » ne reçoivent leur mandat que d’une fraction d’une impossible volonté collective de ces abstractions, limitée par l’espace, le temps, l’égoïsme, l´envie, la noblesse ou la haine – sans parler de l’ignorance. Il faut bien qu’elles aient une voix, ces pauvres représentations. Il faut bien que tous les sentiments inavouables viennent s’avouer : cocktail du patriotisme et de la pire démagogie pour célébrer l’épilepsie de la tribu contre les gens de son propre pays. Idée bouffonne qui réunit le bon curé progressiste et l’antisystème analphabète gueulard dans un même enthousiasme de fête de quartier. 
                       
            Réactions ?   
                       
La classe politique « espagnole » ne peut pas avoir d’énergie puisqu’elle n’a fait carrière qu’à force d’en manquer. À l'exception de quelques dévoués pour de vrai qui ont payé de leur vie. Les spécimens actuels, dans chaque communauté autonome, se retournent contre elle, au lieu de consolider ensemble le progrès de la nation : chaque « autonomie » mobilise une avant-garde de pillards qui la dépouillent. Des politiciens pourris flottent sur une multitude de fonctionnaires négligents qui leur doivent tout.
                       
Attendre de ces politiciens lâches et médiocres qu’ils sauvent l’État des autonomies des séparatismes, c’est demander aux rats de sauver le navire.
                       
Le Président espagnol, M. Rajoy, et son équipe gouvernementale ressemble à des gens qui font une partie de poker sur un bateau en péril : ils jureront jusqu’au dernier moment qu’il n’y a pas d’océan ni de tempête mais seulement des cartes et un enjeu. Comme tout optimiste devant une difficulté, il suffit de refuser de la voir.
                       
            Ambiance de fin de règne sur le pont

L’Histoire parle à qui veut l’entendre. Qui peut croire encore aujourd’hui que la Monarchie de 1978 ait été un bien ? Elle a fait de la nation (garant de l’unité de la nation, le roi émérite baiseur impénitent, pauvre à son arrivée au pouvoir, riche en pépètes forcé à déguerpir ?), raisonnablement développée et unie depuis des siècles, un peuple sans boussole, titubant d’une chimère raciste et xénophobe à l’autre, et qui a perdu en crises stériles et en attentats terroristes fous une force qui, bien administrée, aurait assuré pour longtemps son avenir pacifique au sein de l’Europe.
« T’en fais pas, Jordi » disait d'une voix grave, enfilant la tenue de chef des armées, notre roi du jeu de cartes au sournois, dur et rusé chef du clan des Pujol la nuit de la tentative du coup d’État qui avaient préparé tous ensemble en février 81 pour durer longtemps au pouvoir et s’en mettre plein les poches …
Son héritier de fils ne s’est pas donné la peine de se déguiser en clown étoilé pour rassurer les chaumières.
                       
            Brèves de comptoir   ...
                       
« Mon opinion en vaut une autre »[2] : cela est vrai pour des opinions dont aucune ne vaut rien.
                       
           Allez en paix, la messe est dite ! 
           Et ... quelques mots en espagnol pour faciliter la comprenette à Daniel, mon beau-frère ...
                       
Todo está ya dicho, a pesar de las continuas invitaciones al diálogo por parte de los merluzos y algún pelmazo con piloto automático. Entramos en un período geológico de la historia del Estado, que un día fue sencillamente España. Unos días, desprendimientos. Otros, calma chicha interminable. Todos, emergencia paulatina de una realidad nueva ante la que la clase política ha decidido abdicar como el astuto Juan Carlos I. El alcance del desastre alcanza a penas a vislumbrarse. La sociedad civil democrática ha sido completamente cautiva y derrotada, abolida, anulada por el marasmo estomagante del nacionalismo catalán. Y nadie gana. Ellos quieren fundar un nuevo marco político, pero en realidad están abriendo las puertas al abismo ...

L’alexandrin aime à porter une vérité sur un plateau d’or : « On ne changera rien si tout n’est pas changé »



[1] Pas original, comme traduction : mass mierda = mass merdia. Les gens, forcés à vivre dans l’heure, à l’instant, ont sans cesse besoin du dernier crime, d’une catastrophe ailleurs, d’un « événement » quelconque pour abolir leur ennui. Instagram, Twitter, Facebook …  Par le besoin de cette vie du dehors, ils preuvent qu’ils n’en ont aucune en eux-mêmes. Ils se croient des protagonistes, ils ne sont que des spectateurs des drames qui finiront par les dévorer, eux aussi. 

[2] Tout le monde a le droit à une opinion. L’ancienne ignorance était saine, respectable, utile même. Elle arrêtait chaque homme à la limite de son savoir. Celle d’aujourd’hui fait parler chacun de ce qu’il ne sait pas. Toute époque a supporté ses imbéciles, il n’appartient qu’à la nôtre d’en avoir fabriqué en série. Gustavo Bueno, un sage et un savant à plus d'un titre, avait dit très clairement il y a une éternité : « Nous sommes une démocratie sans baccalauréat.»  

mercredi 2 août 2017

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?



Marre que l’on nous serine toujours la même foutaise libérale du regretté Woodrow Wilson !

Le mirage de la liberté des peuples, l’autodétermination, le grand rêve sécessionniste de la Padanie-Ligue du Nord, la Catalogne, les terres imaginaires de la Vasconie chère à Krutwig, la férocité néo-nazie du Vlaam Blok

« Toutes ces petites nations impuissantes et chétives doivent en somme de la reconnaissance à ceux qui, selon les nécessités historiques, les attachent à quelque grand empire, leur permettant ainsi de participer à un développement historique auquel, abandonnées à elles-mêmes, elles seraient restées tout à fait étrangères. C’est l’évidence même qu’un tel résultat ne saurait être réalisé sans écraser quelques pousses tendres. Sans violence, rien ne peut être mené à bonne fin dans l’histoire. Que serait devenue celle-ci, si Alexandre, César et Napoléon avaient été dotés de la même émotivité à laquelle le panslavisme fait maintenant appel en faveur de ses clients ? »





Marx & Engels, Neue Rheinische Zeitung – janvier et février 1849 
(réplique à l’« Appel aux Slaves » de Bakounine, fin 1848)

Remplacez « petites nations impuissantes et chétives » par « riches, repues et passablement corrompues», biffez  « panslavisme » et mettez à la place le terme que vous voulez, « pancatalanisme », « panbasquisme », « panimportequisme » … vous gagnez à tous les coups !




vendredi 28 juillet 2017

Été bloyen



Bloy n’est jamais ennuyeux et, même lorsqu’il est au fond de l’abîme, dégoûté de tout, il n’en parvient pas moins à transmuer son désespoir en humour noir ou en ironie grinçante et à provoquer le rire de ses lecteurs. Son écriture au vitriol contribue à éveiller le lecteur, tenté de devenir complice. La vis comica de ses portraits, de ses critiques, de ses romans ne cherche jamais à désarmer le lecteur, ne risque pas de démasquer pour rien comme le font les provocateurs ou les amuseurs sans importance. C’est un rire explosif, de radicale critique sociale et ontologique, des fondements mêmes du système, sans possibilité de récupération. 


Son insuccès durable l’a fait échapper aux tenailles de la contradiction que d’autres contemporains n’ont pas pu éviter: dans une société où le mercantilisme a tout gangrené et où tout se vend et s’achète, comment réussir le tour de force d’être radicalement subversif et en même temps la coqueluche des “marchands des cervelles humaines”[1]? Il a un don qui permet à l’imprécateur inlassable qu’il est d’intéresser son lecteur et de retenir son attention, d’éveiller en lui des émotions durables et très profondes entamant sa carapace de préjugés. Il secoue son lecteur pour l’obliger à réagir, à exercer son esprit critique et à assumer sa liberté sans peur des étiquettes qu’une modernité frileuse est toujours prête à coller sur ceux qui ont tendance à se déplacer à contre-courant (énervé – énergumène – excessif – frénétique…). 


Si la vision du monde de Bloy semble aujourd’hui étrange, voire une folie, dans la masse de ceux qui découvrent sa prose on trouve sans doute des individus qui, grâce à son extraordinaire force, peuvent mieux résister à l’entreprise de crétinisation programmée. Les gens pas encore complètement pollués par les idées toutes faites pourront y trouver, sous le choc salutaire d’une écriture de vigueur, des vertus pédagogiques. Une fois pris dans les rets de Bloy, ces lecteurs sont amenés à se poser des questions sur leurs vies, sur les valeurs qui les fondent, sur les institutions qui les écrasent. Alors peut-être deviendront-ils acteurs conscients de leur propre histoire, au lieu de la subir.



La férocité de son humour n’oblige pas le lecteur à une identification avec l’écrivain, au contraire, l’effroyable machine à déverser injures et insanités, mise au service de la dérision et de la démystification, a pour mission de saper cet obstacle infranchissable que constitue la respectabilité pour le commun des mortels. Façade que les puissants de ce monde et leurs institutions ont construit pour perpétuer leur domination et aveugler les dominés. En sapant les gros personnages,  les institutions les plus prestigieuses (y compris, l’église) qui les soutiennent et qu’ils soutiennent s’en sortent, elles aussi, durement touchées. Bloy permet à ses lecteurs de découvrir les choses dans leur nudité et non telles qu’on les a conditionnés à les voir. 


À cette fin il privilégie le procédé du portrait grotesque, qui permet à sa main d’enlumineur de grossir les monstruosités des personnages haut placés et la litanie d’injures qui choque le stablishment intellectuel et oblige à regarder autrement. L’usage de ces procédés dans ses articles et dans ses romans est révélateur d’une distorsion de deux genres littéraires, contaminés par le virus de la polémique et qui perdent du même coup de leur apparence mystificatrice de sérieux. Bloy veut aller plus loin par l’abolition avouée des frontières entre genres bien délimités (exegèse, biographie, roman, article…) et se donner une liberté que les codes en vigueur du XXe siècle, trop sérieux au nom du “réalisme” et de la”science”, ne sont pas prêts à accepter. Il n’a que faire des présupposés du roman balzacien ou zolien, leur préférant :

*  les dogmes de la foi catholique; pour Bloy, chrétien exigeant, la réalité n’a aucune existence indépendamment du projet divin, et ses romans et autres écrits essayent d’en approcher par tous les moyens;
*  le dogme de la finalité : pour lui tout a un sens dans un univers étranger au chaos ou à l’entropie;
*  le code de la vraisemblance: il le transgresse délibérément;
*  le code de la crédibilité romanesque assurant la cohérence interne à l’œuvre et donnant au lecteur l’illusion du vrai : il la ruine ;
*  le code de la bienséance, hypocrisie au nom de laquelle on refuse le droit de cité littéraire à quantité de personnages et de choses de la vie afin d’en donner une vision aseptisée compatible avec les normes dominantes. Il est donc celui par qui le scandale arrive, et on le lui fera payer au prix fort toute sa vie.

Ainsi, le Mendiant Ingrat, sans rompre complètement avec les genres traditionnels, n’en a pas moins tenté de s’affranchir de nombre de règles qui l’entravaient. Par là aussi, il s’est heurté à l’hostilité généralisée et à l’incompréhension tenace de ceux mêmes qui se réclament du progrès. S’il y a un écrivain pour qui parler de conspiration de silence[2] tombe juste à cent pour cent, c’est bien lui.




Pour Bloy, l’artiste est un être d’exception qui a pu résister au nivellement socio-culturel et qui, par une ascèse continue et douloureuse, est parvenu à sauvegarder l’innocence de son regard d’enfant. C’est ce qui le rend potentiellement subversif dans une société où l’État, garant de l’ordre bourgeois, ne peut tolérer qu’un certain degré d’art. Cela représente pour lui deux conséquences douloureuses : d’une part, il est en butte à l’incompréhension du public suffrage-universalisé et à l’hostilité des médiocres, idée romantique reprise par Baudelaire. D’autre part, il est condamné à la désespérance de ne jamais atteindre l’idéal entrevu. Ce sentiment lancinant d’impuissance et cette désespérance poussent la foi de Bloy à soulever des montagnes et à apostropher ses contemporains comme un prophète biblique.




Son désespoir, son angoisse existentielle ne contaminent jamais ses frémissements devant le divin. Si le spectacle de la triste humanité aux agitations stériles et aux pulsions homicides paraît un instant le décourager, son infatigable recherche d’un absolu seulement dérobé en apparence, momentanément, l’aide à retrouver le fil de la foi. Toute son œuvre (y compris sa correspondance) est un reflet de ce combat acharné entre la foi qui sauve et une vision pessimiste et dévastatrice de la condition humaine. Malgré le décalage tant de fois dénoncé entre un Bloy ouvert à tous les mystères de la nature, à toutes ses beautés, à toutes ses angoisses, soucieux de nous faire partager par la magie des mots sa perception unique du monde et un Bloy catholique intransigeant, plus papiste que le Pape en personne, son écriture n’est jamais utilitaire et ne vise pas à entretenir le moral bassement bourgeois des troupes cléricales.



[1] Lettre d’Octave Mirbeau à Paul Hervieu de novembre 1885, in Correspondance générale, L’Âge d’Homme, Lausanne 1994, t. I
[2] Cf. biographie de J. Bollery