Le 1er
janvier des hommes vieux
« Je venais de vivre le 1er janvier
des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur
donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel An. » Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs
***
Amerloques. Explications
de Trump et de Vance après le meurtre filmé d’une femme à Minneapolis. Les
images circulent partout. Et pourtant, ces deux responsables politiques osent
affirmer que cette femme était une « terroriste
domestique » qui aurait tenté d’écraser l’agent de l’immigration qui
lui a tiré une balle dans
la tête à très courte
distance. Ils ajoutent même que
ce dernier serait « en convalescence ».
La vidéo montre tout autre chose.
On y voit une femme qui tente de s’éloigner en voiture. Elle passe près de
l’agent armé, Ross. Ce dernier attend que le véhicule le dépasse pour tirer,
puis tirer encore, visant la tête. Pas une tentative de neutralisation. Pas un
tir de sommation. Une exécution. Et après cela, Ross s’éloigne calmement, comme
si de rien n’était.
Une citoyenne démarre sa voiture.
L’agent lui ordonne d’en sortir. Elle ne s’exécute pas immédiatement. La
réponse est un tir mortel. Refus d’obtempérer : mort instantanée. Et l’agent retourne
tranquillement à son véhicule.
Trump et Vance, eux, racontent une autre histoire. Pas celle d’un agent dépassé, pas celle d’une erreur tragique, pas celle d’un drame qu’on reconnaît et qu’on promet de ne plus jamais voir. Non. Ils affirment que tout s’est déroulé comme il fallait. Que la femme voulait tuer le policier. Que l’agent a agi en héros.
Comment accorder le moindre
crédit à ce qu’ils affirment ensuite sur Gaza, l’Ukraine, le Venezuela ou
l’Iran ? Ils décrivent une réalité parallèle, en
contradiction totale avec ce que chacun peut constater. Ils ne craignent ni le
ridicule ni la perte de crédibilité. Ils misent sur l’adhésion automatique
de leurs partisans, persuadés que
ceux-ci défendront leur
version coûte que coûte.
Comment en est-on arrivé à
accepter un tel gouffre entre « leur » réalité et la réalité
observable ? À tolérer un
tel mépris des faits ? Je peine à me
souvenir d’un niveau de déformation aussi extrême, hormis les discours de dirigeants dont les méthodes ont déjà suscité une
indignation mondiale ces derniers mois.
La scène est si brutale qu’elle
noue l’estomac. Et le récit qu’on en fait ensuite ajoute une couche de déni
qui, à elle seule, donne le vertige.
***
5 janvier. Grasse
matinée. Je rallume l’ordinateur et travaille jusqu’au moment de sortir. Il
fait glacial partout dans la maison, sauf au rez-de-chaussée. Mon téléphone me
rappelle : « C’est le moment de bouger ! ». Je sors faire
quelques courses.
Après le déjeuner, affalé au fond
du canapé, vient comme chaque année le bilan des fêtes. Journées calmes. Hier,
appel de C. F. en fin d’après-midi, sans troubler mon silence de lecture.
Longue conversation à bâtons rompus : mascarade vénézuélienne, assortie du coup
de pied de l’âne « du représentant de la neuvième espèce d’hominidés qui préside actuellement les États-Unis » (cf. post du 6 novembre) à l’anglosionistophile Corina Machado.
Au lever, dix-sept degrés dans la
bibliothèque : R. remonte aussitôt la température du plancher chauffant. Nous
avions laissé 20 °C dans les chambres tant que les enfants étaient là. Pas de cheminée cette année : son
nettoyage — vider les
cendres à l’aspirateur, frotter la vitre au papier journal
humide et aux cendres, ou au bicarbonate, brosser les parois, etc. — nous a coupé un
enthousiasme déjà fragile, malgré le passage du ramoneur.
M. a travaillé et corrigé des
copies sans céder ni à la fatigue ni à la morosité propre aux vacances. Et
cette année, après le retour du petit clan à Bordeaux, notre Saint-Sylvestre en
tête-à-tête n’a pas été triste. Nous nous attendions à un léger pincement, mais
peut-être qu’à force de vieillir sans (presque) rien taire, on gagne en
sagesse. On se libère du regard des autres, on cultive la légèreté, on accepte
les changements de rythme avec plus de sérénité, tout en restant capables de
s’émerveiller, d’admirer, de se réjouir des petites choses. Sans forcer. Juste
en observant ensemble la beauté de chaque instant comme si c’était la première
fois. Cela apporte douceur et équilibre.
Les jours et les mois à venir,
semés d’embûches, de difficultés imprévues ou de barrières physiques, se
chargeront d’effacer, une fois de plus, ces instants de joie et ces vœux
formulés avec toute la sincérité requise par une insincérité bienveillante. Et
nous tenons aux mots, depuis toujours, pour qu’ils prolongent dans l’esprit ce
que la réalité tentera de bloquer, malgré nos intentions.
À une époque où politesses et
subtilités de la langue sont de plus en plus méprisées par un public qui mesure
tout à l’aune du nombre de likes — cœurs, pouces levés, chiffres bruts ou
abrégés — servant d’indicateur d’engagement et d’approbation, la pauvreté
intellectuelle devient un moteur de succès. Le verbe est négligé, sacrifié. On
ne s’attache plus qu’à la présentation : courte, brève, rapide, décorative.
Les gens « réagissent » mécaniquement, « commentent » sans s’attarder,
comme s’ils
participaient à quelque chose
sans vraiment le faire. Les mots n’ont plus
de force. Ils deviennent inutiles là où l’argumentation
et le développement
logique ont disparu. Le mot se meurt parce que la langue se meurt.
Le langage articulé autour de la
réflexion, de la méditation, des idées agonise. Les idéologies, les visions du
monde, l’Histoire, la science, l’infini, l’univers ? Vlam ! Le droit à déconner
pour tous — et surtout à le faire savoir. Le néant, voilà le tout.
***
J’avais en tête au départ le grand Rabelais mais ses tablées géantes, à l'image de ses personnages, semblent destinées à des dévoreurs plutôt qu’à des commensaux et cela va au-delà de mes modestes objectifs à l’heure de rédiger ce post. Quoi qu’il en soit, mes auteurs réunis – dont trois médecins : Rabelais, Daudet, Céline – et mon anarchiste – Léautaud – organisent de manière convergente un « objet de discours » autour de la gastronomie : la nourriture, les plats, les techniques culinaires, les produits (vin, etc.) et les rituels alimentaires (les repas) qui deviennent motifs de description, de narration, de jugement et d'échange, transformant la simple subsistance en un fait social complexe déjà étudié par diverses disciplines comme la sociologie, l'histoire et l'anthropologie, allant des normes culturelles – quoi manger – aux expériences sensorielles et aux pratiques sociales. Comment ce discours se met-il en place ? Quelles lignes de force l’organisent ? Cela dépasse aussi mes forces et mes capacités en ce moment. Je me contenterai, donc, de déployer quelques exemples de la virtuosité gastronomique de L. Daudet, manifestée par sa maîtrise technique – coupes millimétrées, cuissons précises – et sa créativité par le biais de descriptions de plats pour évoquer des souvenirs et des émotions, des saveurs et des textures, et son excellence dans l'interprétation de plats emblématiques.
Journal
Dimanche 18
Janvier 1931
Déjeuner aujourd’hui à la
Vallée-aux-Loups, chez le Docteur le Savoureux. Arrivé le premier.
Promenade dans le parc avec Benda, installé depuis quelque temps dans la maison
et qui s’en trouve fort bien. Conversation littéraire. […] Nous rentrons pour
le déjeuner. […] Le déjeuner. […] Le déjeuner terminé, au petit salon du
docteur, comme d’habitude, pour le café.
Samedi 19 mars
1932
Déjeuner à la Vallée-aux-Loups,
chez le docteur le Savoureux. J’écris ces notes avec le sentiment qui était le
mien pendant cette réunion : l’ennui. […] Le déjeuner était certainement
très soigné. Des choses certainement très agréables. Je n’en sais rien. Obligé
d’écouter et de répondre, je sors de là en me demandant si j’ai vraiment
déjeuné. Encore moins si j’ai pu savourer ce qui m’était servi.
Dimanche 25 Juin
1933
Dîner à la Vallée-aux-Loups, chez
le docteur le Savoureux. […] On
passe ensuite au dîner, merveilleusement servi, des jonchées de roses sur toute
la table, un vrai dîner de « première zone », dirait Marie Dormoy. Je
m’y suis franchement bien ennuyé, placé entre Benda qui faisait la conversation
avec sa voisine, et un monsieur que je ne connais pas, ancien officier,
paraît-il, grand propriétaire normand, grand habitué des théâtres et qui m’a
parlé de la Comédie-Française comme d’un temple. Les dîners seraient charmants
entre quatre ou cinq se connaissant bien. Mais douze ou quinze personnes, dont
les deux tiers inconnues, ce n’est plus que mondanité assommante. […] Le côté
puéril de ces dîners : chacun cherchant une anecdote à raconter, pour se
donner des côtés d’homme d’esprit, ce qui ne prouve pas du tout qu’on en ait. […]
Ensuite, le café dans le cabinet du docteur le Savoureux, guère amusé non plus.
À comparer avec les festins chez Léon Daudet :
Souvenirs et polémiques, Robert Laffont, coll. « Bouquins »
Devant la douleur
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« Le soir, on allait dîner chez le père Poncier, un caboulot de la Place
du Tertre, ou l'entrecôte Bercy était réconfortante, le vin parfait. »
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« [Santiago Rusiñol] Excellent cuisinier, il réussit comme personne
l'escoudelia (sic), plat national catalan, analogue à notre pot-au-feu, et le
riz à la majorcaine, c'est à dire au poisson et au poulet. »
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L’Entre-deux-guerres
« Cela se passait il y a vingt-deux ans, dans l'hôtel de 190,
boulevard Malesherbes, qui est une demeure historique. Autour de la table
couverte de fleurs, Monseigneur le duc d'Aumale, [...] Freycinet, Alphonse Daudet,
Magnard, Calmette, le général Gallifet et vingt autres. Jamais je n'ai bu d'aussi
bon bordeaux - un château Lafitte - ni aussi savamment chambré ! Quand ce vin,
noble et fin entre tous, atteint ce point de perfection, il a l'air d'une rose
dans la nuit et son indéterminé se précise. N'allez pas en conjecturer que le
bourgogne lui était inférieur -c'était un chambertin de feu, étoilé de
violettes- ni que le champagne..., mais je m'arrête, afin de ne pas vous faire
trop envie. La chère était à l'avenant et, comme on était à la saison des
truffes, celles-ci parfumaient des poulardes onctueuses, comme bardées de leur
propre graisse d'or. »
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« La campagne anglaise, d'un vert profond, est chargée de toute la
nostalgie des marins et des voyageurs. Mais il faut prendre un train à
Saint-Pancrace, remonter jusqu'à Édimbourg, Glasgow et au-delà, et jouir du contraste
extraordinaire des pays des lacs et des charbonnages. Certes, ce n'est pas
gai quand on est seul alors que des bandes obliques de pluie rayent implacablement
le paysage, comme des pages d'écriture à usage des enfants. Certes, ce n'est
pas gai, quand, au pied du pont sur la Clyde, dans l'auberge dont le cocher a
l'habitude, on ne trouve que des œufs au jambon et un maussade soda and whisky.
Pourtant, de cette mélancolie même, de cette mouillure, de cette intense
verdure, frangée de noir et d'ocre, il demeure une hallucination délicieuse,
une valse de moustiques les plus piquants de l'esprit. C'est l'état de
compréhension par le frottement des paysages, et non pas par le frôlement des
humains. C'est la nature naturée de Spinoza suscitant la nature naturante. Le
déplacement n'est qu'un prétexte à métempsychose. »
---
Salons et journaux
« Elle [Mme. Loynes] recevait simplement et largement, sans faste,
mais avec prodigalité. Le repas se composait d'un potage, d'un relevé, d'un
beau poisson, de deux pièces de rôti, ou d'un rôti et d'un gibier, selon la saison,
de légumes, de salade, avec un pâté, et de dessert, glace ou fruits. Les menus
étaient méticuleusement choisis, entremêlés de recettes provinciales, ou de
plats dus à l'originalité des convives. C'était, de l'avis général, la
première table de Paris, tant pour l'abondance que par la qualité, l'à-point
de la cuisson, et l'abrégé des sauces et coulis. Les quenelles venaient de
Lyon, le jambon de Luxeuil, les poulardes de Bourg-en-Bresse et tout à
l'avenant. Il n'y avait jamais un raté. Tout arrivait chaud et même brûlant,
sans ces interruptions de service inexplicables, qui désolent les maîtresses
de maison. Un melon pas mûr, aussitôt signalé par Coppée, fit scandale une fois
en huit ans. Henri Houssaye avait imaginé un jambon accompagné de truffes, dit
"à la H.H.", dont je renonce à décrire le velours parfumé. Je
déchirais l'ananas suivant les règles, en l'inondant de kirsch, de sucre, puis
de marasquin. Les mets étaient repassés deux fois, comme il se doit, et il
était formellement interdit aux domestiques -que surveillait notre chère
Pauline, majordome discrète, incomparable- de presser le mouvement. Chaque
convive avait devant lui son verre à vin ordinaire, destiné à être bu
largement, son verre à bourgogne, son verre à bordeaux, sa coupe à champagne.
Le grand style classique. La cave, en effet, valait la cuisine, laquelle
atteignait fréquemment au sublime. »
---
Chez Paul Mariéton, 9, rue Richepanse, entre le mur et la porte, à deux pas
du piano : « Le menu, commandé chez Prunier, tout proche, comportait un
consommé, un poisson, un rôti, un poulet au riz et à deux sauces, l'une
blanche, l'autre au carry, et une glace. »
---
« La cuisine est, chez "Fœmina", de même toute première
qualité que chez Mme. de Loynes: pièces servies entières et maintenues chaudes,
gelées authentiques, beurre irréprochable, légumes bien essorés, civets aux pâtes,
perdreaux et grives rôties classiquement, homards vraiment à l'américaine et
truffes savamment reparties (...) Nous jouions même – ce qui est peu correct et
passerait en Angleterre pour monstrueux – à faire "hummm, hummm" en
savourant les bouchées arrosées aussitôt des bourgognes les plus fruités et
les plus capiteux (...) la cuisinière réussissait si bien les oreilles de porc
aux haricots rouges, que nous les réclamions chaque fois. C'est le principe du
cassoulet, avec un je-ne-sais-quoi de châtaignard et d'enveloppé, que possède
la mitonnade de ces fayots de roi. »
---
« Je conseillais hardiment le père Boivin, près de la Place Clichy,
pour cette unique raison qu'une tanche à la casserole, arrosée d'un véritable
anjou, n'est pas une chose absolument dégoûtante. »
---
Vers le roi
« Un plat de morilles noires à la crème (...) et [aussi] une sole aux
petits champignons »
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« Des truites accommodées à ravir, des œufs aux rognons, dits
"bouchère", dans un court-jus doré d'une perfection
invraisemblable, un gibier à point, et, comme boisson toute naturelle, quelques
bouteilles d'un Montmélian, blanc et rouge, aussi respectable qu'un beaujolais
très fruité »
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« Le menu comportait ordinairement une belle et bonne soupe, une
épaule d'agneau rôtie et craquante à souhait (spécialité de la maison), un
poulet à la Valencienne ou Marengo, un pâté confortable, légume, salade et
dessert. on buvait à discrétion du vouvray, de diverses années et du
Champigny-Crystal qui est, comme chacun sait, une merveille. La conversation
était tout de suite très animée, portant de préférence sur les progrès du
journal, l'art et la littérature. »
---
Paris vécu. Rive Droite
Contraste entre la magnificence des tables qu’il fréquente et les
conditions de vie des faubourgs, qu’il connaît aussi, « car un carabin de
Paris ne se mâche guère la vérité » : « Trois fois par jour, à
huit heures du matin, à midi et à six heures du soir, la rue de Belleville et
la rue du Faubourg-du-Temple se transforment en un fleuve humain et, comme
disait euphémiquement mon frère Lucien, quand il était tout jeune : pas très
riche. Car ce qui le frappait, dans notre tournée annuelle avec notre vieux
père à la Foire aux Pains d'épices, Place du Trône, c'était le contraste entre
la magnificence des boutiques de forains avec leurs boules d'or et d'argent, leurs
guirlandes de perles et d'escarboucles, et la misère famélique du public. Tous
ces employés et ouvriers, toutes ces femmes, marchent d'un pas rapide, se
pressent, se hâtent vers leur métro, vers leur travail, puis leur repas, puis
leur retravail, puis leurs logis. Tristes logis, dont le propriétaire,
l'infortuné Monsieur Vautour est souvent aussi purée que le locataire et ne
fait jamais raccommoder sa baraque, où l'escalier pue, où la loge des pipelets
pue, où les chambres puent, où les cabinets (pour ne pas dire un autre mot) sont
entre deux étages, généralement privés de porte, et répandent une odeur
ammoniacale. Je me demandais, étant enfant, comment on pouvait s'amuser, rire
et même manger de bon appétit là-dedans. Plus tard je sus qu'on ne s'y amusait
pas, qu'on n'y riait pas et qu'on n'y mangeait que de vagues charcutailles, sans
aucun rapport avec celles de Daudens et de Battendier. Il y a de nombreuses
poissonneries rue de Belleville et rue du Faubourg-du-Temple. Mais elles ne
sont pas engageantes et les limandes, plies et autres semble-soles qu'on y débite,
ressemblent aux jeunes personnes, aux petites effrontées, disait ma mère, qui
disent bonsoir aux messieurs qu'elles ne connaissent pas, sous le réverbères et
à la porte des bastringues. »
---
« Henri IV a montré qu’un souverain digne de ce nom ne se désintéresse
pas plus de l'alimentation populaire qu’un conquérant ne se désintéresse de la nourriture
de ses armées. Une race belle, saine et prolifique, est faite de gens qui
mangent et boivent confortablement. J'en veux comme preuve les Basques, les
Languedociens, les Provençaux qui ont une cuisine excellente, des vins francs
(même dans la condition la plus médiocre) et de beaux enfants, conçus, dans
l'amour, par des femmes de proportions exquises. »
La suite, pour d’autres post ...
***
Toponymes fantômes. Je prononce à voix haute, avec un
plaisir presque douloureux, les anciens noms de chaque toponyme basque effacé souvent
par caprice. Il faut les laisser résonner encore, ne serait‑ce qu’un
instant, pour sentir avec un peu plus de vérité ce qui
nous a été arraché depuis
cinquante ans. Dans leur phonétique patinée par
des siècles, on entend mieux que partout ailleurs ce que nous avons dû
abandonner. J’aimais — j’aime
encore — le chant des toponymes de ces années‑là, des noms
géographiques de montagnes, de fleuves, de villes, de rues, avec leur origine
et leur évolution, à la fois familiers et condamnés, comme
une géographie vivante, charnelle, qui tenait dans la bouche autant que dans le
cœur.
À l’école primaire, on nous
apprenait la longue litanie des chefs‑lieux de chaque province. Nous la
récitions par cœur, sans imaginer qu’un jour
elle serait recouverte par d’autres dénominations,
plus neuves, plus froides, comme si l’on avait voulu
repeindre la mémoire elle‑même.
Pourtant ces noms, rageusement effacés trop souvent,
continuent de flotter à la surface de nos souvenirs, tels des débris
obstinés que le courant n’emporte jamais tout à fait,
malgré son indifférence pour la vraie vie vécue par
tant de générations.
C’est une cartographie précise,
inaltérable, mais dissimulée désormais — enfouie dans les profondeurs des
existences, dans la vibration intime du territoire, dans l’histoire charnelle
d’un peuple qui n’a jamais cessé de murmurer ses lieux, même quand on lui
demandait de les oublier.



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