J'aime

samedi 17 janvier 2026

Nostalgies de chaque « janvier des hommes vieux »

Le 1er janvier des hommes vieux

« Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel An. » Proust, À l'ombre des jeunes filles en fleurs

***

Amerloques. Explications de Trump et de Vance après le meurtre filmé d’une femme à Minneapolis. Les images circulent partout. Et pourtant, ces deux responsables politiques osent affirmer que cette femme était une «terroriste domestique» qui aurait tenté d’écraser lagent de limmigration qui lui a tiré une balle dans la tête à très courte distance. Ils ajoutent même que ce dernier serait «en convalescence».

La vidéo montre tout autre chose. On y voit une femme qui tente de s’éloigner en voiture. Elle passe près de l’agent armé, Ross. Ce dernier attend que le véhicule le dépasse pour tirer, puis tirer encore, visant la tête. Pas une tentative de neutralisation. Pas un tir de sommation. Une exécution. Et après cela, Ross s’éloigne calmement, comme si de rien n’était.

Une citoyenne démarre sa voiture. L’agent lui ordonne d’en sortir. Elle ne s’exécute pas immédiatement. La réponse est un tir mortel. Refus d’obtempérer: mort instantanée. Et lagent retourne tranquillement à son véhicule.

Trump et Vance, eux, racontent une autre histoire. Pas celle d’un agent dépassé, pas celle d’une erreur tragique, pas celle d’un drame qu’on reconnaît et qu’on promet de ne plus jamais voir. Non. Ils affirment que tout s’est déroulé comme il fallait. Que la femme voulait tuer le policier. Que l’agent a agi en héros.

Comment accorder le moindre crédit à ce qu’ils affirment ensuite sur Gaza, l’Ukraine, le Venezuela ou l’Iran? Ils décrivent une réalité parallèle, en contradiction totale avec ce que chacun peut constater. Ils ne craignent ni le ridicule ni la perte de crédibilité. Ils misent sur ladhésion automatique de leurs partisans, persuadés que ceux-ci défendront leur version coûte que coûte.

Comment en est-on arrivé à accepter un tel gouffre entre «leur» réalité et la réalité observable? À tolérer un tel mépris des faits? Je peine à me souvenir dun niveau de déformation aussi extrême, hormis les discours de dirigeants dont les méthodes ont déjà suscité une indignation mondiale ces derniers mois.

La scène est si brutale qu’elle noue l’estomac. Et le récit qu’on en fait ensuite ajoute une couche de déni qui, à elle seule, donne le vertige.

***

5 janvier. Grasse matinée. Je rallume l’ordinateur et travaille jusqu’au moment de sortir. Il fait glacial partout dans la maison, sauf au rez-de-chaussée. Mon téléphone me rappelle : «Cest le moment de bouger !». Je sors faire quelques courses.

Après le déjeuner, affalé au fond du canapé, vient comme chaque année le bilan des fêtes. Journées calmes. Hier, appel de C. F. en fin d’après-midi, sans troubler mon silence de lecture. Longue conversation à bâtons rompus : mascarade vénézuélienne, assortie du coup de pied de l’âne «du représentant de la neuvième espèce dhominidés qui préside actuellement les États-Unis» (cf. post du 6 novembre) à langlosionistophile Corina Machado.

Au lever, dix-sept degrés dans la bibliothèque : R. remonte aussitôt la température du plancher chauffant. Nous avions laissé 20°C dans les chambres tant que les enfants étaient là. Pas de cheminée cette année : son nettoyage vider les cendres à laspirateur, frotter la vitre au papier journal humide et aux cendres, ou au bicarbonate, brosser les parois, etc. nous a coupé un enthousiasme déjà fragile, malgré le passage du ramoneur.

M. a travaillé et corrigé des copies sans céder ni à la fatigue ni à la morosité propre aux vacances. Et cette année, après le retour du petit clan à Bordeaux, notre Saint-Sylvestre en tête-à-tête n’a pas été triste. Nous nous attendions à un léger pincement, mais peut-être qu’à force de vieillir sans (presque) rien taire, on gagne en sagesse. On se libère du regard des autres, on cultive la légèreté, on accepte les changements de rythme avec plus de sérénité, tout en restant capables de s’émerveiller, d’admirer, de se réjouir des petites choses. Sans forcer. Juste en observant ensemble la beauté de chaque instant comme si c’était la première fois. Cela apporte douceur et équilibre.


Danser, chanter, s’embraser — à distance ! — après les douze grains de raisin. Les chants et les feux d’artifice dehors, les paroles chaudes dedans, tout cela a caracolé comme toujours dans les bulles du champagne, effaçant un instant les galères de l’année passée, tout ce qui se trouve hors du cercle du petit clan. On a gardé le plus longtemps possible cette chaleur saine qu’on produit ensemble, sans laisser le froid s’y glisser.

Les jours et les mois à venir, semés d’embûches, de difficultés imprévues ou de barrières physiques, se chargeront d’effacer, une fois de plus, ces instants de joie et ces vœux formulés avec toute la sincérité requise par une insincérité bienveillante. Et nous tenons aux mots, depuis toujours, pour qu’ils prolongent dans l’esprit ce que la réalité tentera de bloquer, malgré nos intentions.

À une époque où politesses et subtilités de la langue sont de plus en plus méprisées par un public qui mesure tout à l’aune du nombre de likes — cœurs, pouces levés, chiffres bruts ou abrégés — servant d’indicateur d’engagement et d’approbation, la pauvreté intellectuelle devient un moteur de succès. Le verbe est négligé, sacrifié. On ne s’attache plus qu’à la présentation : courte, brève, rapide, décorative.

Les gens «réagissent» mécaniquement, «commentent» sans sattarder, comme sils participaient à quelque chose sans vraiment le faire. Les mots nont plus de force. Ils deviennent inutiles là où largumentation et le développement logique ont disparu. Le mot se meurt parce que la langue se meurt.

Le langage articulé autour de la réflexion, de la méditation, des idées agonise. Les idéologies, les visions du monde, l’Histoire, la science, l’infini, l’univers ? Vlam ! Le droit à déconner pour tous — et surtout à le faire savoir. Le néant, voilà le tout.

***


Nostalgie d’un âge d’or gastronomique. Après avoir célébré nos rêves et nos nostalgies gastronomiques pendant les fêtes de Noël, nos envies alimentaires restent traversées par une inquiétude diffuse : celle de voir disparaître les jours d’opulence qui, bientôt, ne seront plus qu’un souvenir. Il n’y a pas si longtemps, la gastronomie basque constituait un véritable pôle d’attraction. Elle attirait personnes, activités et ressources grâce à la qualité de ses équipements, à la vigueur de son économie et à la richesse de sa culture. Une zone d’influence s’était ainsi formée, où un mondialisme aisé, élégant et sûr de lui venait consommer sans regarder à la dépense.

Les années fastes — cette période d’essor où la gastronomie basque gagnait en prestige et où l’abondance gagnait progressivement les classes moyennes, soucieuses d’affirmer leur statut par la maîtrise supposée d’un savoir culinaire — semblent désormais révolues. Elles prennent peu à peu l’allure d’un âge d’or disparu. À l’époque, des conditions économiques favorables permettaient à de jeunes chefs issus de milieux modestes d’acquérir une notoriété européenne, voire mondiale. Leur talent dessinait l’image d’un pays puissant, dans une configuration où l’argent, apparemment facile, fournissait le socle matériel, et le cuisinier, la touche inimitable. 

Aujourd’hui, l’avenir semble appartenir sans hésitation à l’aliment préemballé, presque prédigéré, dépourvu de tout lien symbolique avec son origine. Le virtuel a étendu ses tentacules partout, et l’agro‑industrie n’y échappe pas. L’industrie agroalimentaire transforme les matières premières en produits consommables grâce à des processus automatisés où technologie, conservation, emballage et distribution répondent aux « attentes des consommateurs » d’un cybermarché géant, parfaitement aligné avec un mondialisme sans frontières.

Ce cybermarché égal pour tous où chaque poulet est égal à tous les poulets et chaque tomate est égale à toutes les tomates fixe également les goûts et les marges de préférence de chaque consommateur. Internet déplace le marché, lieu de rencontre et d’échange par excellence pour les producteurs et leurs clients. La nourriture n’est plus un signe du rapport de l’homme à la nature. Manipulée génétiquement, capable d’empoisonner par ses résidus industriels toxiques, irradiée, elle symbolise, de la même manière que dans d’autres domaines, la transgression taboue des règles fondamentales du vivant. Le progrès obligatoire se transforme en cauchemar … Malgré cela, nos sociétés occidentales, loin d’être épouvantables, connaissent sur le plan alimentaire une abondance et une disponibilité de produits inédites dans l’histoire de l’humanité. Le choix de nourritures de plus en plus large permet d’élargir les préférences personnelles qui peuvent influencer la santé, enjeu majeur de l’alimentation quotidienne, orienter le comportement ou même contribuer à une vision du monde : livres, revues et médias numériques répandent un « savoir gastronomique » essentiellement basé sur les plaisirs de la bonne chère.

Pour d'éventuels lecteurs fins connaisseurs, ma perspective est orientée vers la visite de quelques pages de Léon Daudet, un auteur que je crois bien connaître et qui traite de manière diverse les plaisirs du palais. Je pourrais difficilement m'occuper, hélas, d’un austère Céline évoquant souvent les nouilles (les « obscures nouilles ») dans son œuvre, notamment dans Mort à crédit, un aliment simple, presque unique, de l’enfance misérable de Ferdinand, symbolisant la pauvreté et l'austérité de sa vie de jeunesse, avec sa mère qui en faisait souvent pour tout repas, en grandes quantités. Dans ce Mort à crédit, il évoque des lessiveuses de nouilles, plat simple de survie, soulignant la privation et l'absence de variété culinaire dans le quartier de Passage Choiseul. Les nouilles représentent la pauvreté, la monotonie des repas dans un milieu modeste, les aspérités et privations de la vie des gens d’en bas contrastant avec les plaisirs bourgeois. 

Le « repas littéraire », en lien avec des expériences gastronomiques autour d’une table, serait de courte durée chez quelqu’un comme Léautaud, par exemple, qui n’aime ni les plaisirs de la table ni les codes qui les accompagnent. Il n’aime pas les mets raffinés ; en fait, il n’aime pas du tout manger. J'apprécie également P. Léautaud, mais il y a quelque chose qui ne laisse pas de faire obstacle à mon admiration devant les palais raffinés : son indifférence au banquet préparé. Âpre et sévère pour ces plaisirs, et si bavard pour d'autres, dans le Journal de Paul Léautaud - « ce matin, invitation à dîner : assommant, assommant » - le repas, sous de diverses formes, déjeuners, dîners, etc. devient doublement « prétexte » et « pré-texte », invitation fastidieuse et phase de lancement ou d'amorçage précédant la rédaction de plusieurs pages. Détail qui porte à sourire, le hasard a voulu qu’un de ses interlocuteurs préféré, psychiatre, s’appelle « Le Savoureux » (sic). Rien de grave, quand on peut lire, chez Daudet, que son convive Paul Mariéton habitait, rue Richepanse (re-sic). Le pèlerin de La Vallée-aux-Loups semble préférer ce qui arrive après : « après le dîner, des morceaux de Stravinsky et de Moussorgski sur un excellent phonographe » et il résume rapidement ce qui a été présenté à table : « je rentre de mon dîner chez le Docteur Le Savoureux » où « l’entrecôte était réconfortante, le vin parfait ». Daudet, quant à lui aime bien s’arrêter dans le plaisir qu’il fait partager ne serait-ce qu’en imagination : « cela commençait par un bouillon incomparable, moe­lleux et sucré à la seule carotte … » ; mentionner le bons cuisiniers : [Santiago Rusiñol] excellent cuisinier, il réussit comme personne l'escoudelia (sic) », sans renoncer à situer le cadre physique où le festin va se dérouler : « cela se passait il y a vingt-deux ans, dans l'hô­tel de 190, boulevard Malesherbes, qui est une demeure historique. Autour de la table couverte de fleurs … ».


J’avais en tête au départ le grand Rabelais mais ses tablées géantes, à l'image de ses personnages, semblent destinées à des dévoreurs plutôt qu’à des commensaux et cela va au-delà de mes modestes objectifs à l’heure de rédiger ce post. Quoi qu’il en soit, mes auteurs réunis – dont trois médecins : Rabelais, Daudet, Céline – et mon anarchiste – Léautaud – organisent de manière convergente un « objet de discours » autour de la gastronomie : la nourriture, les plats, les techniques culinaires, les produits (vin, etc.) et les rituels alimentaires (les repas) qui deviennent motifs de description, de narration, de jugement et d'échange, transformant la simple subsistance en un fait social complexe déjà étudié par diverses disciplines comme la sociologie, l'histoire et l'anthropologie, allant des normes culturelles – quoi manger – aux expériences sensorielles et aux pratiques sociales. Comment ce discours se met-il en place ? Quelles lignes de force l’organisent ? Cela dépasse aussi mes forces et mes capacités en ce moment. Je me contenterai, donc, de déployer quelques exemples de la virtuosité gastronomique de L. Daudet, manifestée par sa maîtrise technique – coupes millimétrées, cuissons précises – et sa créativité par le biais de descriptions de plats pour évoquer des souvenirs et des émotions, des saveurs et des textures, et son excellence dans l'interprétation de plats emblématiques.

Schéma type de descriptif de repas pour Léautaud


Journal

Dimanche 18 Janvier 1931

Déjeuner aujourd’hui à la Vallée-aux-Loups, chez le Docteur le Savoureux. Arrivé le premier. Promenade dans le parc avec Benda, installé depuis quelque temps dans la maison et qui s’en trouve fort bien. Conversation littéraire. […] Nous rentrons pour le déjeuner. […] Le déjeuner. […] Le déjeuner terminé, au petit salon du docteur, comme d’habitude, pour le café.

Samedi 19 mars 1932

Déjeuner à la Vallée-aux-Loups, chez le docteur le Savoureux. J’écris ces notes avec le sentiment qui était le mien pendant cette réunion : l’ennui. […] Le déjeuner était certainement très soigné. Des choses certainement très agréables. Je n’en sais rien. Obligé d’écouter et de répondre, je sors de là en me demandant si j’ai vraiment déjeuné. Encore moins si j’ai pu savourer ce qui m’était servi.

Dimanche 25 Juin 1933

Dîner à la Vallée-aux-Loups, chez le docteur le Savoureux.  […] On passe ensuite au dîner, merveilleusement servi, des jonchées de roses sur toute la table, un vrai dîner de « première zone », dirait Marie Dormoy. Je m’y suis franchement bien ennuyé, placé entre Benda qui faisait la conversation avec sa voisine, et un monsieur que je ne connais pas, ancien officier, paraît-il, grand propriétaire normand, grand habitué des théâtres et qui m’a parlé de la Comédie-Française comme d’un temple. Les dîners seraient charmants entre quatre ou cinq se connaissant bien. Mais douze ou quinze personnes, dont les deux tiers inconnues, ce n’est plus que mondanité assommante. […] Le côté puéril de ces dîners : chacun cherchant une anecdote à raconter, pour se donner des côtés d’homme d’esprit, ce qui ne prouve pas du tout qu’on en ait. […] Ensuite, le café dans le cabinet du docteur le Savoureux, guère amusé non plus.


À comparer avec les festins chez Léon Daudet :

Souvenirs et polémiques, Robert Laffont, coll. « Bouquins »



Devant la douleur


Dîners à six ou sept chez M. et Mme Théodore de Ban­ville, rue de l'Éperon : « Cela commençait par un bouillon incomparable, moe­lleux et sucré à la seule carotte, d'une densité proche de la gelée, qui arrachait des cris d'­admiration à mon père, à Coppée et à Goncourt. Cela continuait par un vol-au-vent, comme on n'en mange pas qu'en province, chez les familles où s'est continuée une longue tradition de la vraie quenelle de brochet et des multi­ples ingrédients qui composent, dans une sauce liée sans farine, ce mets délicieux. Puis, selon la saison, un gibier net, classi­que, sur croûtons imbibés, ou un filet saignant à point, accompagnés d'un légume frais comme le potager à l'aube, d'une salade que le maître de maison Toto [...] assai­son­nait et fatiguait lui-même, selon le rite. Les vins é­taient dignes du me­nu, bien que Banville n'attachât d'im­portance qu'à sa mince cigarette, allu­mée par lui sitôt après le rôti. »

---

« Le soir, on allait dîner chez le père Poncier, un caboulot de la Pla­ce du Tertre, ou l'entrecôte Bercy était réconfortante, le vin parfait. » 

---

« [Santiago Rusiñol] Excellent cuisinier, il réussit comme personne l'escoudelia (sic), plat national catalan, analogue à notre pot-au-feu, et le riz à la majorcaine, c'est à dire au poisson et au poulet. » 

---

L’Entre-deux-guerres

« Cela se passait il y a vingt-deux ans, dans l'hô­tel de 190, boulevard Malesherbes, qui est une demeure historique. Autour de la table couverte de fleurs, Mon­seigneur le duc d'Aumale, [...] Freycinet, Alphonse Dau­det, Mag­nard, Calmette, le général Gallifet et vingt au­tres. Jamais je n'ai bu d'­aussi bon bordeaux - un château Lafitte - ni aussi savamment chambré ! Quand ce vin, noble et fin entre tous, atteint ce point de perfection, il a l'air d'une rose dans la nuit et son indéterminé se pré­cise. N'allez pas en con­jecturer que le bourgogne lui était inférieur -c'était un chambertin de feu, étoilé de violettes- ni que le champagne..., mais je m'arrête, afin de ne pas vous faire trop envie. La chère était à l'ave­nant et, comme on était à la saison des truffes, celles-ci parfumaient des poulardes onctueuses, comme bardées de leur propre graisse d'or. »

---          

« La campagne anglaise, d'un vert profond, est char­gée de toute la nos­talgie des marins et des voyageurs. Mais il faut prendre un train à Saint-Pancrace, remonter jusqu'à Édimbourg, Glasgow et au-delà, et jouir du con­traste extra­ordinaire des pays des lacs et des charbonnages. Certes, ce n'est pas gai quand on est seul alors que des bandes obliques de pluie ra­yent implacablement le pay­sage, comme des pages d'écriture à usage des en­fants. Certes, ce n'est pas gai, quand, au pied du pont sur la Clyde, dans l'auberge dont le cocher a l'habitude, on ne trouve que des œufs au jambon et un maussade soda and whisky. Pourtant, de cette mélancolie même, de cette mou­illure, de cette intense verdure, frangée de noir et d'o­cre, il demeure une hallucination délicieuse, une valse de moustiques les plus piquants de l'esprit. C'est l'état de compréhension par le frottement des paysages, et non pas par le frôlement des humains. C'est la nature naturée de Spinoza suscitant la nature naturante. Le déplacement n'est qu'un prétexte à métempsychose. » 

---

Salons et journaux

« Elle [Mme. Loynes] recevait simplement et large­ment, sans faste, mais avec prodigalité. Le repas se com­posait d'un potage, d'un relevé, d'un beau poisson, de deux pièces de rôti, ou d'un rôti et d'un gibier, selon la sai­son, de légumes, de salade, avec un pâté, et de dessert, glace ou fruits. Les menus étaient méticuleuse­ment choisis, entremêlés de recettes provincia­les, ou de plats dus à l'originalité des convives. C'était, de l'a­vis géné­ral, la première table de Paris, tant pour l'a­bondance que par la qualité, l'à-point de la cuisson, et l'abrégé des sauces et coulis. Les quenelles venaient de Lyon, le jambon de Luxeuil, les poulardes de Bourg-en-Bresse et tout à l'avenant. Il n'y avait jamais un raté. Tout arrivait chaud et même brûlant, sans ces interrup­tions de service inexplicables, qui désolent les maîtres­ses de maison. Un melon pas mûr, aussitôt signalé par Coppée, fit scandale une fois en huit ans. Henri Houssaye avait imaginé un jambon accom­pagné de truffes, dit "à la H.H.", dont je renonce à décrire le velours par­fumé. Je déchirais l'ananas suivant les règles, en l'inondant de kirsch, de sucre, puis de marasquin. Les mets étaient repassés deux fois, comme il se doit, et il était forme­llement interdit aux domestiques -que surveillait notre chère Pauline, majordome discrète, incomparable- de pres­ser le mouve­ment. Chaque convive avait devant lui son verre à vin ordinaire, destiné à être bu largement, son verre à bourgogne, son verre à bordeaux, sa coupe à cham­pagne. Le grand style classique. La cave, en effet, va­lait la cuisine, laquelle atteignait fréquemment au su­blime. »

---

Chez Paul Mariéton, 9, rue Richepanse, entre le mur et la porte, à deux pas du piano : « Le menu, commandé chez Prunier, tout proche, comportait un consommé, un poisson, un rôti, un poulet au riz et à deux sauces, l'une blanche, l'autre au carry, et une gla­ce. » 

---

« La cuisine est, chez "Fœmina", de même toute pre­mière qualité que chez Mme. de Loynes: pièces servies entières et maintenues chaudes, gelées authentiques, beurre irréprochable, légumes bien essorés, civets aux pâ­tes, perdreaux et grives rôties classiquement, homards vrai­ment à l'américaine et truffes savamment reparties (...) Nous jouions même – ce qui est peu correct et passerait en Angleterre pour monstrueux – à faire "hummm, hummm" en savou­rant les bouchées arrosées aussitôt des bourgognes les plus fruités et les plus capiteux (...) la cuisinière réussissait si bien les oreilles de porc aux haricots rouges, que nous les réclamions chaque fois. C'est le principe du cassoulet, avec un je-ne-sais-quoi de châtaignard et d'enveloppé, que possède la mitonnade de ces fayots de roi. »

---

« Je conseillais hardiment le père Boivin, près de la Place Clichy, pour cette unique raison qu'une tanche à la casserole, arrosée d'un vérita­ble anjou, n'est pas une chose absolument dégoûtante. »

---

Vers le roi

« Un plat de morilles noires à la crème (...) et [­aussi] une sole aux pe­tits champignons »

---

« Des truites accommodées à ravir, des œufs aux rog­nons, dits "bou­chère", dans un court-jus doré d'une per­fection invraisemblable, un gibier à point, et, comme boisson toute naturelle, quelques bouteilles d'un Montmé­lian, blanc et rouge, aussi respectable qu'un beaujolais très fruité »

---

« Le menu comportait ordinairement une belle et bonne soupe, une épaule d'agneau rôtie et craquante à souhait (spécialité de la maison), un poulet à la Valencienne ou Marengo, un pâté confortable, légume, salade et dessert. on buvait à discrétion du vouvray, de diverses années et du Champigny-Crys­tal qui est, comme chacun sait, une mer­veille. La conversation était tout de suite très animée, portant de préférence sur les progrès du journal, l'art et la littérature. » 

---

Paris vécu. Rive Droite

Contraste entre la magnificence des tables qu’il fréquente et les conditions de vie des faubourgs, qu’il connaît aussi, « car un carabin de Paris ne se mâche guère la vérité » : « Trois fois par jour, à huit heures du matin, à midi et à six heures du soir, la rue de Belleville et la rue du Faubourg-du-Temple se transforment en un fleuve humain et, comme disait euphémiquement mon frère Lucien, quand il était tout jeune : pas très riche. Car ce qui le frappait, dans notre tournée annuelle avec notre vieux père à la Foire aux Pains d'épices, Place du Trône, c'était le contraste entre la magnificence des boutiques de forains avec leurs boules d'or et d'argent, leurs guirlandes de perles et d'escarboucles, et la misère famélique du public. Tous ces employés et ouvriers, toutes ces femmes, marchent d'un pas rapide, se pressent, se hâtent vers leur métro, vers leur travail, puis leur repas, puis leur retravail, puis leurs logis. Tristes logis, dont le propriétaire, l'infortuné Monsieur Vautour est souvent aussi purée que le locataire et ne fait jamais raccommoder sa baraque, où l'escalier pue, où la loge des pipelets pue, où les chambres puent, où les cabinets (pour ne pas dire un autre mot) sont entre deux étages, généralement privés de porte, et répandent une odeur ammoniacale. Je me demandais, étant enfant, comment on pouvait s'amuser, rire et même manger de bon appétit là-dedans. Plus tard je sus qu'on ne s'y amusait pas, qu'on n'y riait pas et qu'on n'y mangeait que de vagues charcutailles, sans aucun rapport avec celles de Daudens et de Battendier. Il y a de nombreuses poissonneries rue de Belleville et rue du Faubourg-du-Temple. Mais elles ne sont pas engageantes et les limandes, plies et autres semble-soles qu'on y débite, ressemblent aux jeunes personnes, aux petites effrontées, disait ma mère, qui disent bonsoir aux messieurs qu'elles ne connaissent pas, sous le réverbères et à la porte des bastringues. »

---

« Henri IV a montré qu’un souverain digne de ce nom ne se désintéresse pas plus de l'alimentation populaire qu’un conquérant ne se désintéresse de la nourriture de ses armées. Une race belle, saine et proli­fique, est faite de gens qui mangent et boivent confortablement. J'en veux comme preuve les Basques, les Languedociens, les Provençaux qui ont une cui­sine excellente, des vins francs (même dans la condition la plus médiocre) et de beaux enfants, conçus, dans l'amour, par des femmes de proportions exquises. » 

La suite, pour d’autres post ...

***

Toponymes fantômes. Je prononce à voix haute, avec un plaisir presque douloureux, les anciens noms de chaque toponyme basque effacé souvent par caprice. Il faut les laisser résonner encore, ne seraitce quun instant, pour sentir avec un peu plus de vérité ce qui nous a été arraché depuis cinquante ans. Dans leur phonétique patinée par des siècles, on entend mieux que partout ailleurs ce que nous avons dû abandonner. Jaimais jaime encore le chant des toponymes de ces annéeslà, des noms géographiques de montagnes, de fleuves, de villes, de rues, avec leur origine et leur évolution, à la fois familiers et condamnés, comme une géographie vivante, charnelle, qui tenait dans la bouche autant que dans le cœur.

À l’école primaire, on nous apprenait la longue litanie des chefslieux de chaque province. Nous la récitions par cœur, sans imaginer quun jour elle serait recouverte par dautres dénominations, plus neuves, plus froides, comme si lon avait voulu repeindre la mémoire ellemême. Pourtant ces noms, rageusement effacés trop souvent, continuent de flotter à la surface de nos souvenirs, tels des débris obstinés que le courant nemporte jamais tout à fait, malgré son indifférence pour la vraie vie vécue par tant de générations.

C’est une cartographie précise, inaltérable, mais dissimulée désormais — enfouie dans les profondeurs des existences, dans la vibration intime du territoire, dans l’histoire charnelle d’un peuple qui n’a jamais cessé de murmurer ses lieux, même quand on lui demandait de les oublier.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire