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mercredi 31 décembre 2025

Penser entre parenthèses ou « l’ignorance terrible de toutes choses »

 

Réveillé, je ne sais pourquoi, au milieu de la nuit, je regarde le réveil. Il est deux heures cinquante. J’entends la bise qui souffle dans le jardin et le bruit des voix de quelques jeunes glissant rapides sur le pavage à bord de leurs trottinettes. Nuit calme, aucune fête dans le voisinage, à part les jeunes, aucun passage dans la ruelle. La nuit d’aujourd’hui ne sera pas si paisible mais le vent froid, présage de neige, amortira un peu le vacarme habituel de chaque Saint-Sylvestre à minuit : pétards, feux d'artifice, cloches … Ce bruit de fond qui accompagnera les vœux, les embrassades sous guirlandes et paillettes, les repas festifs et les résolutions pour l'année à venir, un passage symbolique et artificiel entre l'ancienne et la nouvelle année. Au moment où je me réveille, le Jaïzkibel se détache péniblement sur un ciel tout gris. Le vent reprend ses tours. Je me demande combien de temps je vais mettre pour envoyer des vœux de Nouvel An bien sentis et surtout à qui les destiner.
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Personne n’a mieux décrit l’angoisse existentielle de l’homme que Pascal dans le fragment concernant le divertissement, et ces lignes, Contre l’Indifférence des Athées, qui nous font nous interroger inlassablement sur le but de l’existence et le destin de l’être humain, étroitement liés au but de l’existence même de l’univers: « Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même ; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses... Je vois ces effrayants espaces de l’univers qui m’enferment et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’à un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit... Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter ».

« Savoir », « connaître » ? La recherche ne commence ni ne se termine dans des utopies, la civilisation hindoue, ni dans les civilisations extrême-orientales. Le Japon, la Chine, l'Inde ne donnent pas le genre de réponses exigées par la culture occidentale. Seules vont très au-delà l'angoisse de Pascal qui parie désespérément ; la nuit angoissée de Jouffroy ; la vie parallèle de Pasteur, qui laisse à la porte de son laboratoire l'homme de foi qu'il retrouve sur le seuil de sa maison; l'attitude d'un Renan ou d'un Louis Rougier abandonnant le dieu de sa jeunesse pour rester fidèle à son serment de servir la vérité. Elles expriment des tourments, des faiblesses, des complexités, que n'ont point ressentis les sages du Brahmanisme, du Bouddhisme, du Taoïsme, du Confucianisme. « L’ignorance terrible de toutes choses » …

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Longue discussion, à table, à propos de notre prochain appartement neuf sur plan. De l’angoisse qui sera la nôtre au moment de « vider les lieux », de prendre ses cliques et ses claques et aller se faire voir ailleurs. Olivier Rolin dans un récit autobiographique sous ce même titre relate un évènement vécu. Sauf que nous, on n’habite pas un très vieil appartement, mais une chaleureuse villa dans laquelle on aura passé plus d’un quart de notre vie, entassé un prodigieux trésor de souvenirs et, surtout, des plantes et des livres, des livres partout, des objets chers à force d’être vus et bougés d’un étage à l’autre.
Un déménagement, écrit Michel Leiris, c’est « une fin du monde au petit-pied ». Chaque objet devra nous aider à préserver notre mémoire et le sens des choses (souvenirs, moments vécus, émotions associées) face à l'oubli, la perte, la destruction, nous témoignant de leur parcours pour mériter leur survie et continuer ainsi d'exister dans notre conscience. Ces objets permettent à Olivier Rollin d’évoquer les souvenirs de ses lointains voyages et les livres dans lesquels il les a racontés. Nous sommes très riches en souvenirs de toute sorte, mais nous ne nous sommes pas offert de si merveilleux voyages ni écrit de livres à foison. Nous n’avons en commun que le départ obligé …

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Ce dimanche vingt-huit, coincé entre Noël et le Jour de l’An, normalement le jour plus creux de l’année, aura été cette fois-ci l’occasion de vivre une vraie merveille : le ballet russe Tchaikovsky National Ballet qui offrait son très beau Casse-Noisette à Saint-Sébastien. Nombre de restaurants, fermés dimanche, restaient ouverts. Ainsi le Gronx dont la cuisine inventive, à quelques mètres face au Kursaal, nous a permis de prolonger le bon moment passé devant le spectacle. Rentrés, ne voulant plus subir le vent froid qui s’était invité tout seul.
C’est ce même dimanche que Brigitte Bardot a choisi pour mourir. Pour « partir », comme on préfère dire et écrire partout pour signaler la fin de l’existence de quelqu’un. Plus que ses films, me sont présentes des chansons dans lesquelles elle chantait sa liberté ainsi que celles, archi-connues, signées Serge Gainsbourg. Je me souviens quand je les entendais, très jeune, à la radio. Entre Brigitte Bardot et Paul Léautaud il y a eu un amour pour « les bêtes » sans concession ainsi qu’une semblable détestation de la bêtise humaine.

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vendredi 19 décembre 2025

Le Père Noël n'est pas une ordure mais un commerçant avisé


Chant intime comme carte de vœux pour moi-même. Prochaines fêtes de Noël avec le cœur fané, devenu moins sensible à la joie, et d’autant moins sensible au penchant à l’obligeance et à la sympathie. Arrivée cette période de l’année, j’avais normalement l’habitude d’adresser des vœux bien sentis à droite et à gauche. À des collègues, des amis, des prochains plus ou moins « proches ». Au fil des ans, les destinataires se sont dispersés dans le brouillard et pour le peu qu’il en reste, je crains de m’aliéner leur bienveillance sans me frayer un chemin parmi de multiples discordances, propres au quotidien gauchiste postchrétien, alignées sur toutes les foutaises du système, faites pour embrouiller et exploiter les troupeaux progressistes dans le monde : wokisme, climat, guerre des sexes, vilaine Russie, gentil Israël, etc. Trop fatigant ! Mais je garde tout de même, sensible à des souvenirs d’ordre émotionnel, un certain air qui chante à répétition dans ma mémoire et que je scande sifflotant entre les dents en attendant qu’on soit, une fois de plus tous à table à la maison, pour fêter le réveillon de Noël en famille dans quelques jours. Si peu nombreux, mais obéissant à une voix intérieure qui nous donne l’ordre de hisser la grand-voile de façon à ce que le petit bateau que nous formons puisse prendre le vent dès que le vent de la nouvelle année se mettra à souffler. On se remettra en route dans trois jours pour regagner nos pénates avec vue sur l'Atlantique, si loin d'ici. Arrivés à Alicante le vendredi 5, on est parvenus finalement à respirer un peu après la pluie incessante de notre cher chez nous, dans lequel il faudrait se faire greffer un parapluie dans le dos, tellement il pleut sans discontinuer pendant des jours et des jours, puis des semaines. Ces premiers jours de décembre, cette pluie qui m’a fait monter plusieurs fois dans mon bureau pour y vérifier que tous les travaux pour couper une satanée voie de pénétration d’eau, qui nous a bouffé la tranquillité et le sommeil pendant des semaines, avaient été bien réalisés, s'était considérablement accrue. En redescendant, je voyais l’état des lieux comme si tout pouvait recommencer à chaque nouvelle averse. Une fois débarqués à Playa San Juan, on a salué des voisins et des connaissances que nous n’avions pas vus depuis six mois. On s'est donc offert une très agréable plongée de deux semaines, en ces terres d'Alacant - n’allez surtout pas chercher un gentilé pour « Alacant » décalqué sur le modèle Brabant / brabançon ! - normalement douces et tempérées, après un commencement de décembre « irunois » (?) normalement pluvieux, comme à l'accoutumée. Rebelote toponymique : nous possédons le terme générique « autunois »  donné pour Autun, mais pour Irun, ça donnerait quoi comme gentilé ?

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On n’échappe pas au métier qu’on a exercé. On me propose comme cadeau original l’achat d’une reproduction d’un tableau de Van Gogh, Une liseuse de romans. Je me projette sur le titre : lire des romans ! Voilà la solution à une grande partie de nos malheurs. Pourtant, la réalité – « la vie vécue sans artifice » réclamée par Léautaud – est moins intéressante et plus imprécise que certains « réalistes » voudraient nous le faire croire. De là, ma préférence pour les récits possédant les caractéristiques de la langue travaillée à l’extrême où le narrateur est quelqu’un qui s'adresse au lecteur au terme d’un processus par lequel un événement ou une idée banale, bien « réels » toutefois, acquièrent une beauté durable grâce à l’art de l’écrivain qui consiste à faire briller l’objet le plus commun. Un métier vécu et exercé « avec artifice ». Un travail fictionnel d’artisan individuel grâce auquel la « réalité extérieure » accessible à tout un chacun est dotée d’une ou de plusieurs manières de signification rationnelle. Dans le magma qu’on appelait nouveau roman, c’est Claude Simon sans doute qui semble avoir perfectionné l’exploration de cette voie du travail littéraire. Si on replonge dans la lecture des premières pages d’Histoire, qui font penchant à d’autres, de L’Acacia, par exemple, on pourra observer à quel point l’intensité verbale des descriptions, riche en figures rhétoriques et en associations, se rapproche de la poésie lyrique. C. Simon est un auteur prodigieusement doué dans l’art de la métaphore et la multiplication des « comme »/« comme si ».  Lire quelques lignes de Claude Simon représente une tentative fructueuse pour échapper à l’existence suffocante de la routine. Sans arriver à la dépasser mais très utile pour en faciliter l’assimilation. Il faut donc, reprendre d’autres textes pour répondre en fait à la question qui pose chaque page sur ce qui fait défaut dans notre existence purement empirique. Et je m’imagine juste à côté de « la liseuse » de Van Gogh, attaché à mes propres lectures, « nu dans l’aurore après l’Hadès entrevu ».

HISTOIRE

l’une d’elles touchait presque la maison et l’été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenêtre ouverte je pouvais la voir ou du moins ses derniers rameaux éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres, les folioles ovales teintées d’un vert cru irréel par la lumière électrique remuant par moments comme des aigrettes comme animées soudain d’un mouvement propre (et derrière on pouvait percevoir se communiquant de proche en proche une mystérieuse et délicate rumeur invisible se propageant dans l’obscur fouillis des branches), comme si l’arbre tout entier se réveillait s’ébrouait se secouait, puis tout s’apaisait et elles reprenaient leur immobilité, les premières que frappaient directement les rayons de l’ampoule se détachant avec précision en avant des rameaux plus lointains de plus en plus faiblement éclairés de moins en moins distincts entrevus puis seulement devinés puis complètement invisibles quoiqu’on pût les sentir nombreux s’entrecroisant se succédant se superposant dans les épaisseurs d’obscurité d’où parvenaient de faibles froissements de faibles cris d’oiseaux endormis tressaillant s’agitant gémissant dans leur sommeil comme si elles se tenaient toujours là, mystérieuses et geignardes, quelque part dans la vaste maison délabrée, avec ses pièces maintenant à demi vides où flottaient non plus les senteurs des eaux de toilette des vieilles dames en visite mais cette violente odeur de moisi de cave ou plutôt de caveau comme si quelque cadavre de quelque bête morte quelque rat coincé sous une lame de parquet ou derrière une plinthe n’en finissait plus de pourrir exhalant ces âcres relents de plâtre effrité de tristesse et de chair momifiée comme si ces invisibles frémissements ces invisibles soupirs cette invisible palpitation qui peuplait l’obscurité n’étaient pas simplement les bruits d’ailes, de gorges d’oiseaux, mais les plaintives et véhémentes protestations que persistaient à émettre les débiles fantômes bâillonnés par le temps la mort mais invincibles invaincus continuant de chuchoter, se tenant là, les yeux grands ouverts dans le noir, jacassant autour de grand-mère dans ce seul registre qui leur était maintenant permis, c’est-à-dire au-dessous du silence que quelques éclats quelques faibles rires quelques sursauts d’indignation ou de frayeur crevaient parfois les imaginant, sombres et lugubres, perchées dans le réseau des branches, comme sur cette caricature orléaniste reproduite dans le manuel d’Histoire et qui représentait l’arbre généalogique de la famille royale dont les membres sautillaient parmi les branches sous la forme d’oiseaux à têtes humaines coiffés de couronnes endiamantées et pourvus de nez (ou plutôt de becs) bourboniens et monstrueux : elles, leurs yeux vides, ronds, perpétuellement larmoyants derrière les voilettes entre les rapides battements de paupières bleuies ou plutôt noircies non par les fards mais par l’âge, semblables à ces membranes plissées glissant sur les pupilles immobiles des reptiles, leurs sombres et luisantes toques de plumes traversées par ces longues aiguilles aux pointes aiguës, déchirantes, comme les becs, les serres des aigles héraldiques, et jusqu’à ces ténébreux bijoux aux ténébreux éclats dont le nom (jais) évoquait phonétiquement celui d’un oiseau, ces rubans, ces colliers de chien dissimulant leurs cous ridés, ces rigides titres de noblesse qui, dans mon esprit d’enfant, semblaient inséparables des vieilles chairs jaunies, des voix dolentes, de même que leurs noms de places fortes, de fleurs, de vieilles murailles, barbares, dérisoires, comme si quelque divinité facétieuse et macabre avait condamné les lointains conquérants wisigoths aux lourdes épées, aux armures de fer, à se survivre sans fin sous les espèces d’ombres séniles et outragées appuyées sur des cannes d’ébène et enveloppées de crêpe Georgette

L’ACACIA





La fenêtre de la chambre était ouverte sur la nuit tiède. L’une des branches du grand acacia qui poussait dans le jardin touchait presque le mur, et il pouvait voir les plus proches rameaux éclairés par la lampe, avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres, les folioles ovales teintées d’un vert cru par la lumière électrique remuant par moments comme des aigrettes, comme animées soudain d’un mouvement propre, comme si l’arbre tout entier se réveillait, s’ébrouait, se secouait, après quoi tout s’apaisait et elles reprenaient leur immobilité.

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Vœux de Père Ubu. Conférence de presse avant « ses » longues vacances aux frais du contribuable du grotesque pantin que nous avons comme chef du gouvernement. Ce type m'impatiente par ses mensonges à répétition, ses propos outrageux, son cynisme éhonté. Rôti, bouilli, traîné dans les cendres par les pires cas de corruption depuis Bettino Craxi en Italie, il me met hors de moi. C’est plus fort que moi, je deviens chèvre quand je vois sa gueule défiante sous son masque foudroyé, exhibant l’éternel contraste entre son âme banale jusqu’au vil et un visage devenu dantesque. Il connaît bien son électorat, ses fans, ses admiratrices : de vrais hamsters. C'est à celui qui arrivera à faire tourner sa roue le plus vite ou qui produira le plus de bruit ! Avec cela, une voix théâtralement timbrée, tout enflammé d’admiration pour lui-même, proclamant que chaque jour sous ses ordres, depuis son truculent accès au pouvoir en deux mille vingt-trois, sans gagner les élections, constitue sans conteste un chef-d’œuvre éternel de justice sociale et de revendication féministe digne d’applaudissements reconnaissants. Je me vois, citoyen lambda, hamster fatigué, moi-aussi, devant continuer mon interminable course avec d’autres rongeurs de mon espèce dans la cage où nous explorons chaque jour la série d'obstacles personnalisés que nous devons franchir : éviter des labyrinthes fiscaux cherchant la perte du contribuable, pour les uns ; traverser des tunnels où se cachent les chaotiques locomotives de la corruption sanchiste, pour les autres ; et pour tous, admirer les balançoires géantes destinées, en rigoureuse exclusivité, aux partis soutiens de la coalition gouvernementale et aux meilleurs potes du sinistre plagiaire, cramponnés aux cordes qui tiennent l’ensemble du radeau où le vertige entre népotisme, clientélisme et pantouflage est garanti à l’heure de réclamer ses faveurs …

Un couple argentin à la retraite en dit des merveilles à chaque fois qu’on se croise devant l’ascenseur. Autoentrepreneurs au statut juridique compliqué, ils n’ont pas cotisé grand-chose en Espagne et se sentent réellement redevables du cadeau reçu du contribuable espagnol en forme de rondelette somme mensuelle régulièrement touchée, encourageant chez eux reconnaissance, docilité et gratitude instinctive. Ainsi qu’une efficace vaccination contre toute critique, aussi sucrée, amène ou bienveillante soit-elle, qu’on adresserait à l’encontre de ces bénéfacteurs du genre humain qui se donnent tant de peine pour nous « gouverner ». On abreuve d’aides, primes, subventions, facilités, oboles, subsides et libéralités à des poignées de gens. Et ces gens, qui votent, se laissent facilement endoctriner par les flatteurs du Big Boss et par ses mercenaires. Une myriade de consultants, des créateurs de contenu médiatique bien payés et certains « journalistes » des chaînes publiques à ses pieds, dont la servilité laisse bien en vue leur mauvaise graine et leur instinct prédateur, font le nécessaire pour susciter l’adhésion sans faille, coûte que coûte et malgré tous les malgré, des masses capables d’ingurgiter les pires couleuvres dans d’infatigables exercices quotidiens, physiques et mentaux. Partout, où que ce soit. Sur les réseaux sociaux, dans la presse écrite, sur les écrans : urbi et orbi. Une espèce de prolifération carnassière pour voir qui pousse à ramer plus fort les pagayeurs qui s’imaginent terminer heureusement un jour leur parcours, tout en négligeant leur propre tragique course vers le précipice s’ils ne réagissent pas à temps.

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