Canicule après confinement. Les volets restent fermés.
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J'en suis à l'âge où il devient ridicule
de programmer ses lectures. Je laisse tomber Slezkine quelques jours. Je le
rouvrirai dès que possible …
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Peu de touristes, étrangers ou non, le nez
au vent à la recherche des merveilles bien chimériques ...
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Sic transit gloria mundi. Le roi émérite a fait ses valises en
catimini pour déguerpir en vitesse du palais. Des médias dont le servilisme rivalisait
avec l’obséquiosité à grands coups de gestes, aboient fort aujourd'hui et les gentils
toutous d’hier deviennent des molosses voulant, maintenant qu’il n’est plus là, lui
mordre les talons ! Roi Ripoux s’en va… Mais les archi-ripoux en tout
genre, à commencer par l’abject clan des Pujol, restent bien en place ! Ces
deux hommes, Bourbon & Pujol, ont été l'avers et le revers d'une même
médaille. Ils se fournissaient toujours, ces deux détaillants, chez le même
grossiste : la charia mondialiste avec son chapelet d’idées contradictoires
teintes de moralisme stupide et d’écologie vaseuse. Ils ont porté le même
projet en utilisant les mêmes ficelles entre les mains de l’impérialisme
anglo-saxon : mondialisation
et réduction ethnique (« une idée va être promue par un clan
qu'il a rassemblé et ce qui semble être son contraire par un autre clan qui
deviendra ennemi du premier. De cette dualité créée, l'impérialisme va espérer
tirer des oppositions et des combats sanglants dont le résultat aura pour effet
de briser une situation stable qui ne pouvait être que difficilement modifiée »).
Ce sont les jumeaux monozygotes du même œuf pourri. Les mensonges répétées de
l'un ne compenseront jamais les dégâts que nous a causés l'autre.
Interchangeables sans être pareillement jetables : l’un et toute sa
sinistre smala restent intouchables dans leur fief catalan et l’autre,
prébendaire à vie des 17 juteux morceaux que les équarrisseurs pères de la
constitution ont glané pour lui depuis le début de la farce, coulera des jours
heureux quelque part dans le monde.
Ce qui est le plus important pour un
sectaire, c’est l’habitude de diviser les gens en deux camps : eux et nous.
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Reprise (lente) de YURI SLEZKINE (La
Maison éternelle et Le siècle juif)
La principale religion de l'Âge moderne est le nationalisme, un culte qui dépeint la société nouvelle comme s'il s'agissait d'une communauté immémoriale et permet aux princes et aux paysans de se sentir chez eux dans ce monde étranger. Chaque État doit être une tribu, chaque tribu doit avoir son État. Toutes les patries sont des Terres promises, tous les idiomes sont la langue d'Adam, toutes les capitales sont Jérusalem et tous les peuples sont élus (et antiques). En d'autres termes, l'Age du nationalisme, c'est le devenir juif de toutes les nations.
Yuri Slezkine, La maison éternelle
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L'idée sublime de l'immortalité
disparaîtrait et devrait être remplacée par quelque chose d'autre, et tout ce
grand excès d'amour pour Celui qui avait incarné cette immortalité serait
désormais orienté vers la nature, vers le monde, vers les hommes qui
l'habitent, vers le moindre brin d'herbe. Ils aimeraient la vie et la terre
d'un amour irrépressible, au fur et à mesure qu'ils prendraient conscience de leur
fugacité et de leur finitude, et ce serait un genre d'amour tout à fait
différent. (p. 92)
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Un jour, bientôt, la trompette du
troisième ange retentira. C'est alors que nous ferons comprendre à tous ceux
qui aiment bien profiter de la vie avec leur petite tranche de graisse, leur
petite ration de fumier, leur petite portion de saleté et leur dose de viol
institutionnalisé, ce que signifie vraiment la fin du monde. Nous allons leur
faire payer le prix de leurs impératifs catégoriques et de leurs accoutrements
civiques. Nous rappellerons à leur mémoire leurs petits catalogues de victimes
de la potence et les petites bibliothèques qu'ils ont bâties en amateurs
raffinés. Nous nous n'oublierons rien : les larmes innocentes des enfants, la
jeunesse gâchée dans les sous-sols et les ruelles des taudis, les talents
détruits, la douleur des mères, Sonetchka Marmeladova et le petit Ilya, et tous
ceux qu'on a menés à l'échafaud aux premiers rayons candides du soleil. (p. 89)
***
Débat pour savoir si la vie est un miracle
ou un jeu de forces aveugles et malveillantes et si le véritable miracle est la
vie telle que nous la connaissons ou le désir et la capacité qu’ont les hommes de
la maîtriser et de la transformer.
Le père Nikolaï réfléchit un moment,
retroussa la manche de sa soutane et dit : « […] L'homme a besoin de
labourer, de semer, de garder le bétail, de cultiver son jardin et d’élever ses
enfants. C'est cela qui est le plus important. Tout le reste est secondaire.
Toi qui es “en quête de la cité future”, tu ne connais pas et tu ne peux pas
comprendre la joie d'un agriculteur qui voit une couvée de poulets, ou le soin
avec lequel il émonde et greffe un pommier. Tu crois qu’il ne pense qu’à son
profit, mais il ne pense pas toujours au profit, et parfois il n’y pense pas du
tout : ce qu’il ressent en fait, c'est la joie de la végétation, il contemple
le fruit de son travail et prend plaisir à la vie [...] La vie est quelque
chose de gigantesque. Elle est comme une montagne qui ne peut pas être
déplacée.
- - Nous
creuserons des tunnels à travers cette montagne, mon oncle.
- - Et tu
crois que la vie est différente de l'autre côté de la montagne ? C'est
la même chose, la même chose ... »
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Identification de la Révolution à une figure féminine dont l’amour éthéré constitue la force motrice de l’utopie insatiable, mélangé avec de la haine (sacrée) contre tout ce qui gêne le son de cloches de la philanthropie dévastatrice. La douleur inévitable contre quelques-uns pour arriver à la joie et au bonheur de tous.
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La structure
sociale anglaise est hostile au mélange des classes, voire des groupes au sein
des classes, mais elle se renouvelle sans cesse grâce au transfert interclasses,
de sorte que les parties d'un tel bâtiment hétéroclite sont en contact
permanent et, en même temps, distantes. Et le ciment qui consolide cette union
désunie est double : puritanisme et snobisme, tous deux, essentiellement, pur
écran. Grâce à ces deux accessoires utiles, l'esprit anglais instinctivement
conservateur a pu se transformer en le pays le plus débauché sexuellement et
socialement le plus perméable et authentiquement égalitaire d'Europe. Il semble
paradoxal que le puritanisme, qui a commencé par réprimer farouchement toute
transgression de normes morales concises et étroites, ait fini par dissimuler
la libération sexuelle la plus spectaculaire de l'histoire moderne, et que tout
l'échafaudage de classe anglais, avec ses titres, hermines et jarretières, ait
facilité la plus grande irruption de sang plébéien et l'égalité sociale devant
la loi la plus réelle et la plus tangible que toute aristocratie ait subie. Sans
abolition publique des idées religieuses et morales, la première, et sans
révolution ni guillotine, la seconde.
La estructura social inglesa
es hostil a la mezcla de clases, e incluso de grupos dentro de las clases, pero
se renueva constantemente gracias al trasvase interclasista, de modo que las
partes de tan abigarrado edificio están en incesante contacto y, al tiempo,
distacto. Y el cemento que remata su desunida unión es doble: puritanismo y
esnobismo, ambos, en lo esencial, pura pantalla. Gracias a estos dos útiles
puntales, la mente inglesa, instintivamente conservadora, ha podido transformarse
en el país sexualmente más promiscuo y socialmente más poroso y auténticamente
igualitario de Europa. Parece paradójico que el puritanismo, que comenzó
reprimiendo ferozmente toda transgresión de escuetas y angostas normas morales,
acabase camuflando la más espectacular liberación sexual de la historia
moderna, y que todo el andamiaje clasista inglés, con sus títulos, armiños y
jarreteras, haya facilitado la más caudalosa invasión de sangre plebeya y la
más real y tangible igualdad social ante la ley que ha sufrido aristocracia
alguna. Sin abolición pública de ideas religiosas y morales la primera, y sin
revolución o guillotina la segunda.
Jesús Pardo, Autorretrato
sin retoques, Anagrama. Barcelona 1996
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Ça fait du bien d'entendre démonter cet
argument stupide : « Ce n'est pas une opinion mais un délit ».
Je vois pas en quoi le fait d'être un délit annule le fait que ce soit une
opinion. Si demain on interdit de dire "je trouve que les carottes ont bon
goût", ce ne sera plus une opinion ?
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« Le malin, c’est de réussir en n’ayant aucun de ces dons dans son jeu, c’est être académicien sans avoir de talent, homme d’État sans pouvoir reconnaître l’île de Java sur une carte ; c’est faire fortune sans avoir travaillé, faire marcher le monde en demeurant médiocre en tout (…) Ça, c’est digne d’admiration (…) Ce sont nos maîtres. »
“Lo
meritorio es triunfar cuando no tienes aptitudes, conocimientos o una
inteligencia excepcional. Ser académico sin tener talento, hombre de Estado sin
poder identificar la isla de Java en un mapa, es hacer fortuna sin haber
trabajado, hacer rodar el mundo siendo mediocre en todo (…) Son nuestros
dueños.”
Los Fuegos de Otoño, Irene Nemirovski
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«Domi manere convenit
felicibus» (Conviene a los felices quedarse en casa), leyenda que popularizó
Claudio Magris desde que habló de ella en Danubio. Dice Magris que es una
de las leyendas que decoran algunas estancias del castillo alemán de
Sigmaringen, el de los Hohenzollern. https://vivirdebuenagana.wordpress.com/page/2/
***
Ils veulent juste effacer le passé, ça leur fait croire qu’ils pourront
avoir un avenir… l’ultime mystification du capitalisme, enfermer tout le monde
dans un présent sans fin.
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Pièges indémontables des réseaux sociaux. C'est
un peu lassant, cette idée que, face à une parole quelconque, écrite ou orale,
lapidaire ou développée, on devrait absolument et tout de suite, prendre
position pour ou contre, la glorifier ou la discréditer. Est-ce qu'on ne peut
pas simplement la prendre en compte ? L'examiner en silence ? Quitte, ensuite,
à lui apporter ses menus correctifs personnels ?
***
***
« Pour moi, il y a un Céline d’avant et un
Céline d’après. Après, je veux dire après le cataclysme qui a fait du picaro
imprécateur du Voyage le proscrit et le témoin de Rigodon. Avant, c’est le
prophétique Voyage, suivi d’un Mort à crédit déjà menacé de maniérisme, et de
pamphlets frappés de logorrhée. Après, c’est la fantastique trilogie des années
1950-1965, D’un château l’autre, Nord, Rigodon. Ce triptyque hausse Céline,
quoique simple sous-fifre dans le camp des bourreaux vaincus et condamné au
plus indéfendable des points de vue, dans le peloton de tête des plus grands
témoins littéraires du désastre, un Chateaubriand dans l’éternité, et un Robert
Antelme, un Primo Levi, un Victor Klemperer, un Vassili Grossman de son propre
temps et dans l’autre camp. »
« Céline en Sganarelle », Le Point, 12 mai
2011. Marc Fumaroli, né le 10 juin 1932 à Marseille et mort le 24 juin 2020 à
Paris, est un critique littéraire, historien de la littérature et essayiste
français. https://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Fumaroli
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Germinal avait rencontré à Montmartre,
dans un groupe d’artistes bohèmes et de marginaux mal définis, ce
Louis-Ferdinand Céline dont on parlait tant. Depuis longtemps, Fred souhaitait
dialoguer avec Céline. L’auteur du Voyage au bout de la nuit ne
manquait pas d’affinités avec l’anarchisme. Il était, en tout cas, pacifiste,
anticolonialiste, anticonformiste. Comme tous les écrivains à la mode, il avait
accompli, lui aussi, son pèlerinage en Russie et, au désappointement des
communistes qui tentaient de le récupérer, en rapporta un pamphlet : Mea
culpa, qui ne laissait subsister aucune ambiguïté sur ses sentiments
quant à la bonté naturelle de l’homme et la vertu des masses. Germinal arrangea
un rendez-vous dans un bistrot, près de la place du Tertre.
D’emblée, Céline et Fred sympathisèrent.
Grand, costaud, vêtu d’un complet marron, Céline avait un front volumineux, des
cheveux en désordre et des yeux aussi bleus que ceux de Germinal. Rien de
solennel, rien de compassé dans cet homme en vogue. De la malice dans le regard
et beaucoup de simplicité. Ils évoquèrent la Russie, évidemment. Très vite,
Fred s’aperçut que Céline la connaissait peu, qu’il ne devait guère s’être
éloigné de Leningrad. Contrairement à tous les autres écrivains, invités
somptueusement, Céline s’était astreint à payer son voyage. Il aurait bien
voulu que Lucette Almanzor l’accompagne, mais comme ils n’étaient pas alors
mariés les difficultés s’amoncelèrent pour leur permettre le partage d’une chambre
dans un même hôtel. Fred croyait que Céline plaisantait. Il ne plaisantait pas.
Alexandra Kollontaï était bien oubliée !
Germinal avait raconté à Céline ce que
représentait son père, son action en Russie, puis en Espagne. Si bien que
Céline dit brusquement :
— Vous savez, Barthélemy, je suis
anarchiste jusqu’aux poils. Je l’ai toujours été et ne serai jamais rien
d’autre. Les nazis m’exècrent autant que les socialistes. Je n’ai jamais voté
et, s’il m’arrive de le faire, je voterai pour moi. Seulement, ce qui nous
sépare c’est que vous croyez au progrès, au prolétariat. Pour moi, le
prolétariat n’est qu’une faribole, un songe-creux, une imagerie imbécile. Il
n’y a qu’une seule vérité au monde, c’est la mort. Avez-vous des enfants,
Barthélemy ?
Fred lui montra Germinal.
— Non, celui-là n’est plus un enfant.
L’humanité ne mérite plus d’enfants, dit Céline, lugubre.
Puis il se lança dans une longue
péroraison, où il parla de l’anarchisme du peuple allemand (notion qui lui
était vraiment personnelle), de son antipathie pour le nazisme, de son exaspération
des lamentations des intellectuels de gauche, de l’amitié qui l’avait lié un
temps à Barbusse, de la guerre qui grondait, de l’Allemagne qui envahirait
l’Ukraine, de sa phobie des Juifs et des francs-maçons, de la médecine
populaire, de son dégoût de l’alcool et de ce qu’il appelait « la
mangeaille »…
Fred ne pouvait placer un mot. Dans le
débit ininterrompu de Céline, les interjections virevoltaient. Il passait sans
transition de la drôlerie à la bouffonnerie. Voire à l’enthousiasme lorsqu’il
évoquait les femmes : « Des cuisses ! Encore des cuisses,
s’écria-t-il. L’humanité ne sera sauvée que par l’amour des
cuisses ! »
Plus Fred l’observait, plus il lui
découvrait un air loustic, parigot, une allure de voyageur de commerce beau
parleur et dragueur de filles de petite vertu ; un peu voyou, comme
Baskine. Sa sympathie du début s’estompait.
Ayant achevé son soliloque, Céline se
leva, tendit la main à Fred, s’en alla précipitamment, revint sur ses pas et
grommela sentencieusement :
— Il faut choisir : mourir ou
mentir. Vous avez choisi de mourir, Barthélemy, puisque vous refusez de mentir.
Fred et Germinal se retrouvèrent seuls
dans le bistrot, un peu étourdis par ce discours véhément.
— N’empêche, dit Germinal, que c’est
un écrivain balèze. Barbusse, Rolland, Margueritte, à côté, c’est de la
gnognote !
Michel Ragon, La mémoire des vaincus
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Meudon, 8 juillet 1958 : la visite de la
“Beat Generation” à Céline
Publié le 24 juillet 2020 par Présent
Voici le premier récit complet, en
français, de cette visite connue par les témoignages de Burroughs et Ginsberg.
La Beat Generation, c’est d’abord un trio,
Jack Kerouac, Allen Ginsberg, et leur aîné William Burroughs (ancien de
Harvard), réunis à New York en 1944. Beat est un adjectif qui signifie «
fatigué, cassé ». C’est au fond une « génération perdue » que Kerouac annonce
en lançant l’expression en 1948. Et, de fait, ils sont marqués par la drogue,
une sexualité (souvent une homosexualité) débridée. Mais aussi par un grand
désir de renouveler la littérature. En 1953, Burroughs publie Junky(« Drogué
»), en 1956, Ginsberg publie Howl (« Hurlement »), un poème en immenses
versets, et, en 1957, Kerouac On the Road (journal de route en prose). Gregory
Corso, un petit délinquant, fait le quatrième mousquetaire dès 1950, publie un
premier recueil en 1955, et le second, Gasoline, en juin 1958. Fasciné par les
deux premiers romans de Céline, Burroughs publie son deuxième livre dans une
prose « épileptique » (Naked Lunch « Le Festin nu »), en 1959. Mais, avant, il
a voulu voir « la bête ». Au printemps 1958, il s’est installé avec Ginsberg et
Corso à l’hôtel de Mme Rachou, 9, rue Gît-le-Cœur, en plein Quartier latin. Et
il va réaliser son rêve.
Michel Mohrt, qui était lecteur chez
Gallimard pour la littérature américaine, servit d’entremetteur. Il était un
des rares Français à s’intéresser à la Beat Generation et voulait les
interviewer pour Le Figaro littéraire. Leur rencontre eut-elle lieu dans
l’immeuble du Figaro plutôt que dans celui de Gallimard ? Ou bien dans
l’appartement de Michel Mohrt, car Ginsberg parle d’une salle de bains
(bathroom) où Corso s’isolait « toutes les cinq minutes pour se shooter à la
cocaïne » ? Mohrt ne s’en formalisa pas, ni de l’interview ratée, et il accepta
d’écrire à Céline pour leur obtenir un rendez-vous à Meudon. Céline ne se fit
pas prier. Il téléphona bientôt au numéro indiqué. Ginsberg, décrochant, fut
surpris par cette voix, « une voix hésitante de jeune homme timide, distinguée
[delicate], pas du tout l’ogre qu’on attendait ». Il prétend avoir dit (en
anglais) : « Quel plaisir d’entendre votre voix ! » Mais Céline fut bref : «
Mardi, quand vous voulez, mais après 4 heures. »
« Etes-vous un bon médecin ? »
Ce 8 juillet, il y a donc 62 ans, seuls
Burroughs et Ginsberg prirent le train pour Meudon (Corso préférait courir les
filles). Ils avaient alors 44 et 32 ans (Céline 64). Ils se présentèrent devant
la fameuse grille du 25 ter, route des Gardes (ornée de la plaque du médecin et
de la pancarte du cours de danse de son épouse Lucette Almanzor), suscitant la
ruée aboyante des chiens, puis l’arrivée « dégingandée » du maître de maison
qui les calma et les attacha.
Ginsberg, drogué à la cocaïne, demanda
tout de suite en anglais : « Est-ce qu’ils ont déjà tué quelqu’un ? » Et Céline
aurait répondu, en anglais aussi : « Je les emmène seulement quand je vais à la
Poste, pour éviter d’être attaqué par des juifs » (il n’est pas exclu que ce
soit une pointe suscitée par le nom de Ginsberg). Il se plaignit des lettres
anonymes de menace, des voisins qui cherchaient à empoisonner ses chiens. «
Mais c’est ainsi, la vie est pleine de surprises désagréables ». Nos deux
Yankees approuvèrent, et notèrent la formule (Céline a sans doute dit « faite »,
et non « pleine »).
La conversation se poursuivit en français
mêlé parfois d’anglais. Burroughs trouva le moyen de la rendre plus chaleureuse
: il confia qu’il était un ancien drogué, souffrant d’addiction à la morphine.
C’était placer le bon docteur Destouches sur son terrain favori, la médecine.
Il rappela aussitôt un souvenir, cette nuit du 5 au 6 janvier 1940 où il était
médecin de bord quand le cargo Chella, transformé en transport de troupes,
éperonna un aviso anglais près de Gibraltar : « J’ai dû soigner mille
passagers, je les ai piqués à la morphine pour les calmer, ça faisait vomir
certains… » (on fera la part de l’amplification).
— Etes-vous un bon médecin ? demanda
Ginsberg qui continuait à jouer les provocateurs.
— Bon médecin, je ne sais pas ; mais je
suis raisonnable, répondit le docteur. D’ailleurs les pharmaciens refusent mes
ordonnances, elles sont trop raisonnables…
— Ça vous permet de gagner votre vie ?
— La clientèle est trop rare. Vous savez,
les femmes jeunes préfèrent voir de jeunes docteurs, et les autres rêvent de se
montrer toutes nues, devant de jeunes docteurs aussi.
« Mais les malades sont moins effrayants
que les bien-portants », ajouta-t-il. A quoi Burroughs répondit en écho : « Et
les morts sont moins effrayants que les vivants », prouvant qu’il avait bien lu
ses classiques.
Céline évoqua son exil chez les Danois,
peuple « hypocrite et brutal », et notamment son arrestation et son séjour en
prison : « Ils m’ont dit qu’on allait me fusiller. Mais c’est drôle : dit en
anglais, ça ne m’a fait aucun effet… Une autre fois, une grande brute m’a donné
un coup de tête dans l’estomac, sans un mot. »
« Michaux ? Genet ? C’est rien du tout ! »
Bien entendu, nos deux graphomanes
voulaient l’interroger sur l’actualité littéraire. Quels sont les autres grands
de la littérature française aujourd’hui : Michaux qu’ils avaient rencontré (sa
tenue de grand bourgeois les étonna, et il fut beaucoup plus froid que Céline)
? Sartre ? Beckett ? Jean Genet ? A chaque fois, Céline répondait : « Rien du tout,
c’est rien du tout ! Un nouveau petit poisson ! Tous les ans, on en lance un
dans la mare aux écrivains ! » (le succès de Beckett, avec En attendant Godot,
ne datait que de 1953).
La conversation dura tout de même deux
heures, d’abord dans le jardin, d’où l’on voyait les boucles de la Seine et la
tour Eiffel au loin, puis dans la pièce où Céline écrivait, recevait, prenait
ses maigres repas, dans un grand désordre. Nos deux poètes regardèrent les
livres, offrirent les leurs : Junky pour Burroughs, Howl pour Ginsberg, et un
exemplaire du Gasoline de Corso. Céline promit négligemment d’y jeter un coup
d’œil, et les mit de côté avec l’air de quelqu’un « pour qui rien d’autre que
son œuvre ne comptait désormais », a dit Ginsberg ; il ne se trompait pas : Céline
était en train de rédiger Nord, et eut le temps de finir Rigodon, juste avant
de se coucher le 30 juin 1961, pour mourir le 1er juillet.
Ginsberg dans son grand poème intitulé «
Ignu » revint, en quelques versets, sur cette visite, esquissant à nouveau la
silhouette de Céline en « old gentleman sale et bougonnant, les cheveux longs,
les ongles antiques, emmitouflé dans de vieux sweaters et des foulards mangés
aux mites… ». Il raconte aussi que Lucette les reconduisit avec son mari
jusqu’au portail. Ginsberg déclara : « Ainsi nous sommes venus apporter le
salut de l’Amérique au plus grand écrivain de France. » Lucette le corrigea en
riant : « Vous voulez dire le plus grand écrivain de l’univers ! »
François Lecomte
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