La vignette de l'homme qui bêche ...
Sevré de sa
Provence, Alphonse Daudet donnait l’illusion d’y passer encore quelques minutes
chaque semaine en m’emmenant chez Creste et Roudil, qui tenaient rue Turbigo
une boutique de comestibles à l’enseigne : Aux Produits du Midi. On trouvait là de la bonne huile, de la vraie
– qui n’a rien de commun avec l’horrible fabrication vendue sous ce nom dans la
plupart des épiceries –, et, suivant la saison, des primeurs, des pois chiches,
des petits artichauts tendres, ou des melons, ou des pêches alberges, même du
menu gibier. Séparé du monde par une cloison de verre, le terrible cache,
fromage frénétique, conservé entre des feuilles de vigne ou de mûrier,
concentrait en lui-même ses arômes délectables et redoutés. Les fruits confits
d’Apt alternaient sur les étagères avec les calissons d’Aix et les berlingots
de Carpentras. À époques espacées, cette gourmandise des amis de la mer, la
poutargue des Martigues, conglomérat d’œufs de mulet, plus rare comme saveur
immédiate et horizon de goût que le caviar, selon mon humble avis, faisait son
apparition. Encouragé par ses compatriotes – était-ce les Creste ou les Roudil ?
avec les associés on ne sait jamais -, mon père emplissait ses poches et les
miennes d’une foule de petits paquets. Il ne savait pas répondre : « Non,
merci, j’en ai assez. » Moi, j’ai appris à le dire, mais avec mécontentement et
même colère, ce qui fait sursauter le marchand, tandis que les acheteurs
experts savent refuser dans un sourire. Nous rentrions à la maison chargés de
provisions inutiles, mai si fiers de nos achats qu’il était impossible de nous
gronder.

En route, on s’arrêtait
généralement passage Choiseul[1],
á la librairie d’Alphonse Lemerre.
Quel charmant souvenir j’ai gardé de ce
bruyant ami du Parnasse, de son robuste visage barbu, de son large rire aux
grandes dents et des conversations ou discussions qui se menaient autour de
lui, dans cette vaste pièce remplie de livres d’où montaient, vers l’étage
supérieur, des petits escaliers en colimaçon ! Désirée Lemerre, mon vieux
camarade, habite encore là, mais je n’y vais jamais, de crainte d’y retrouver
trop de chers souvenirs et de me mettre à pleurer, comme un imbécile, devant la
fameuse vignette de l’« homme qui bêche. » Il en a creusé des tombes, l’animal,
depuis qu’il travaille, infatigable, au seuil de la célèbre maison !
Léon DAUDET, SOUVENIRS ... Fantômes et vivants
[1] Au 67, passage Choiseul s’était installée,
en 1899, la famille Destouches. Louis baptisera cet endroit passage des
Bérésinas : « Au passage des
Bérésinas, dans les étalages, partout, y avait des nombreux changements depuis
que j’étais parti… Un projet était à l’étude pour amener l’électricité dans
toutes les boutiques du Passage ! On supprimerait alors le gaz qui
sifflait dès quatre heures du soir, par ses trois cent vingt becs, et qui puait
si fortement dans tout notre air confiné que certaines dames, vers sept heures,
arrivaient à s’en trouver mal…Cloches !… Sous cloche qu’on était !
sous cloche qu’il fallait demeurer ! Toujours et quand même ! Un
point c’était tout !… »
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